Les peuples de GaïA Mohira (extrait Confinement).pdf



Nom original: Les peuples de GaïA - Mohira (extrait Confinement).pdf
Auteur: Fox

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EXTRAIT
SPECIAL CONFINEMENT
( 2 à 3 heures de lecture)

Mohira
Ce PDF est partagé gratuitement par solidarité
envers tous ceux qui sont confinés.
Je ne peux pas garantir qu'il vous redonnera le sourire,
mais ce sera toujours deux ou trois heures
d'évasion...
Respectez le confinement pour vos enfants,
vos parents, vos amis.
Grégory Orcier

AVERTISSEMENT
Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et
événements de ce récit sont purement imaginaires. Toute
ressemblance ou similitude avec des personnes ou événements
existants ne sont que pur hasard.
De plus, l’auteur, bien qu’assumant ses écrits, ne
cautionne aucunement les actes de violences ou pensées
discriminatoires quels qu’ils soient.
Leur présence dans cette œuvre de fiction n’est due qu’à une
volonté de l’auteur de questionner la morale du lecteur,
non qu’elle serve de modèle.

Je remercie:
ma compagne pour sa patience et ses conseils
ma famille et mes amis pour leurs encouragements,
leurs aides
tous ceux qui ont bien voulu lire ce livre
et me donner leur avis de manière constructive

Je dédie ce livre à tous mes neveux et nièces.
Cette histoire pourrait être la vôtre.

Prologue
La sonnette annonçant l'entrée du président de la cour et des
jurés retentit et tous se levèrent.
Henri se tenait debout et fière. Son visage ne trahissait aucune
crainte. Il regardait le président de la cour prêt à rendre le
jugement du délibéré et ainsi, la justice. " Celle des Hommes"
pensa-t-il. " Pardonnez-leur d'être si aveugles."
" L'audience est reprise, veuillez vous asseoir."
Le président le dévisagea encore quelques secondes pendant que
tous se réinstallaient. Il prit enfin la parole, rompant le silence qui
s'était installé dans la salle d'audience.
- Henri Perbet, la cour vous déclare coupable des faits suivants:
effraction de locaux, vol et dégradation de matériel appartenant à
la Société Nationale des Chemins de Fer, utilisation illégale du dit
matériel avec mise en danger de la vie d'autrui, tentative d'attentat
visant des intérêts ainsi que dégradation sur des biens appartenant
à AÉVARA, l'agence d'exploitation, de vitrification et
d'acheminement des résidus de l'atome, le tout, encore, avec mise
en danger de la vie d'autrui. Pour tous ces faits, la cour vous
condamne à vingt cinq ans de réclusion criminelle sans remise de
peine possible. Avez-vous un dernier mot à dire avant que les
gardes vous escortent?
Un dernier mot. Une dernière réplique avant la tombée du
rideau. Le juge lui laissait une chance, non pas de renverser la
vapeur du train de la justice, mais de marquer les esprits
davantage, de leur faire comprendre pourquoi il avait agit ainsi.
Durant tout son procès, contre l'avis de son avocate, il avait limité
ses explications afin qu'à cet instant précis, son message puisse
avoir un impact. Il s'était retenu de crier " au loup" pour qu'on ne
le classe pas définitivement dans la catégorie des fous. Son
discours devrait être court et clair.

Henri pivota un peu sur lui-même afin qu'il puisse s'adresser au
plus grand nombre de personnes, les journalistes notamment. Ces
derniers n'avaient cessé de prendre des notes depuis le balcon leur
étant réservé afin de gaver la presse quotidienne de détails sur le
déroulement du procès. Les journalistes étrangers, qui étaient
nombreux à suivre cette affaire, et plus particulièrement les
reporters allemands, auraient le droit à une conférence quelques
minutes après la fin du procès. Quand tous furent suspendus à ses
lèvres, Henri prit enfin la parole:
″ Mesdames, messieurs, arrêtons de croire que nous sommes les
maîtres du monde. Regardons autour de nous! nous sommes les
esclaves de notre société. Est ce donc cela qu'on appelle vivre? je
dirai plutôt que nous tentons de survivre. Est-ce un crime? je ne
crois pas… Mais au lieu d'ouvrir les yeux, nous nous efforçons de
les garder fermé et nous enfermons davantage dans cette fausse
réalité de bien-être. Encore une fois, regardons autour de nous:
nous nous sommes vus offrir la Terre pour y prospérer et que
faisons nous? nous la détruisons, la tuons à petit feu. La Terre se
révoltera un jour contre notre inconscience, nous qui ne sommes
que ses enfants, ses peuples, nous ne sommes que cela: les
peuples de GaïA.″
Henri sentit peser sur lui tous les regards mais "le fou du train
nucléaire" comme l'avait surnommée la presse avait dit son dernier
mot. Les journalistes semblèrent décontenancés. De toutes les
parties en présence, ils étaient les plus assoiffés d'explications:
c'était dans leur nature. Ils avaient espéré, à défaut d'un repentir,
des révélations sur les motivations de l'accusé... qui était
maintenant un condamné. Une différence de terme pour
différencier un homme encore libre d'un homme reconnu coupable
et sanctionné.
Et que penser de la sanction? Henri fit rapidement le calcul. Il
sortirait de prison à l'âge de soixante ans. Autant dire que sa vie

sociale était foutue. Il y avait bien pensé avant de passer à l'acte
mais maintenant, la sanction qui lui était attribuée pesait quelque
peu sur ses épaules. Malgré cela, il ne pouvait pas se dire qu'il
avait mal agi. Il referait la même chose aujourd'hui et tant pis pour
sa vie. Si les générations futures pouvaient être débarrassées du
nucléaire, vingt cinq années de sa vie ne serait pas trop cher payé.
Surtout que rien ne l'interdirait d'agir à sa façon depuis sa cellule.
Les journalistes auraient sûrement leurs réponses; il leurs suffirait
d'être patients.
Les deux gardes entourant Henri le prirent par les bras et
l'entraînèrent hors de la salle d'audience via une petite porte
prévue à cet effet et aboutissant dans un long couloir. Celui-ci
servait à acheminer les détenus jusqu'à une cour fermée dans
laquelle une voiture ou un fourgon carcéral attendait. L'air du
couloir était frais. L'automne approchait déjà. Le soleil pâle
envoyait ses rayons au travers de petites fenêtres perchées à plus
de deux mètres du sol, soucieuses d'empêcher toutes tentatives
d'évasion. Des anneaux étaient scellés dans le mur de gauche tous
les dix mètres. Aux pieds de chacune des attaches, un demi-cercle
de deux mètres de rayon était peint sur le sol.
Henri aimait bien ce couloir. De tout ce bâtiment dédié à la
justice, c'était la seule pièce où le silence n'était pas oppressant. Le
matin même, Henri avait entendu quelques oiseaux piailler de
l'autre côté des fenêtres. Il lui était amusant que ce "couloir aux
détenus" soit si accueillant. Il constata cependant que les oiseaux
ne piaillaient plus. Ils avaient dû fuir à tir d'ailes vers des cieux
plus cléments. Henri regarda ses mains menottées. Ses ailes
étaient ficelées: il n’allait qu'en prison. Dommage, il aurait voulu
encore faire un tas de chose.
Un jeune homme en uniforme arriva du bout du couloir aux pas
de course. Il stoppa face au détenu et à ses deux gardiens qui
avaient eut le réflexe de resserrer leur étreinte sur le prisonnier.
- Le convoi n'est pas prêt, leur dit-il d'une voix essoufflée. Le

prisonnier doit attendre ici.
- Il y en a pour longtemps? interrogea le lieutenant qui se trouvait
du côté des fenêtres.
- Deux motos d'escorte manquent à l'appel. On attend de leurs
nouvelles.
- Elles ne doivent pas être bien loin! s'exclama l'officier de gauche
qui arborait une moustache grisonnante. Viens par là.
Il tira Henri jusqu'à un des anneaux scellés, prit un jeu de
menottes à sa ceinture et en attacha une au mur, l'autre aux propres
menottes du prisonnier.
- Vous faites quoi? questionna Henri. Vous ne pensez quand même
pas que je vais en profiter pour tenter de m'évader?
- Bien sûr que non, s'amusa le moustachu. Nous appliquons juste
la nouvelle procédure dans un tel cas.
L'officier congédia d'un mouvement de tête la jeune recrue qui les
avait prévenu du retard et reprit.
- Sache que d'une, t'aurais aucune chance de sortir d'ici; de deux:
même si tu sortais d'ici, le palais est encerclé par des policiers, les
médias et tout un tas de gens qui se feraient un plaisir de te passer
une dérouillée.
- Une raison de plus pour moi de rester en si bonne compagnie,
ironisa Henri.
- Toi, Perbet, j't'aime bien, avoua le moustachu. Malgré le fait que
t'aies pris vingt cinq ans pour la connerie que t'as fait et les médias
qui te filent le train, t'as pas pris la grosse tête. Il y a tout un tas de
criminels qui, parce qu'ils sont jugés coupables de vol à l'étalage,
de braquages, se prennent pour des caïds et se sentent obligés de
nous insulter et tenter de nous fausser compagnie.
- A défaut de tenter de nous tuer, ajouta le lieutenant qui se tenait
toujours à la droite du prisonnier.
- La sagesse vient avec l'âge, dit Henri.
- T'as combien déjà? trente cinq ans. T'es trop jeune pour la
sagesse, tes actes l'ont prouvés. T'es juste un gars bourré de
courage, admit l'officier.
- Il fallait plus que du courage pour faire ce que j'ai fait.

- La folie?
- Pas loin... La foi. Je l'avais en moi. Je l'ai toujours.
- Dis moi franchement Perbet: ton discours sur la Terre qui nous
fera payer nos erreurs, tu y crois vraiment?
- Bien sûr, confessa Henri. Mais la bonne question est: vous, y
croyez vous?

Chapitre 1: Le chemin
L'odeur de l'encens embaumait la pièce dans laquelle était assise
Mohira. Elle repéra le bâton se consumant lentement sur une des
étagères meublant le cabinet de consultation sans toutefois arriver
à en déterminer la senteur. Entre deux rayonnages était punaisé un
éphéméride: Jeudi 13 Décembre 2040, rappelant ainsi à la jeune
femme l'approche des fêtes de fin d'année. Des livres étaient
entassés sur le bureau face à elle mais Mohira était par dessus tout
attirée par la petite pierre posée au bord du meuble. Elle était
marron avec une bande aux reflets plus clairs.
- C'est un œil de tigre.
Mohira leva les yeux sur la voyante se tenant de l'autre côté du
bureau et rit intérieurement. Quelques instants plus tôt, lorsqu'elle
s'était présentée à l'entrée de ce cabinet, une part d'elle-même
s'était préparée à être reçue par une dame aux cheveux longs, un
foulard sur la tête, parée de colliers de perles et de bagues plus
grosses que des œufs. Il n'en était rien. Mohira s'était retrouvée
face à Marie Olivier, voyante de profession, madame tout le
monde le reste du temps. "Les préjugés ont la vie dure". La femme
devant elle devait approcher de la cinquantaine mais dégageait
encore le tonus d'une étudiante. Marie avait certes les cheveux
longs châtain clair mais ils étaient ramenés en un chignon vite fait.
Une mèche pendait d'ailleurs à son front, détail prouvant que la
coiffure avait plus un attribut pratique qu'esthétique. Ses yeux
verts ne perdaient pas une miette des moindres gestes de Mohira.
Vêtue d'une chemise blanche, d'un jean et pieds nus, Marie
n'envoyait pas une image professionnelle très positive mais
instinctivement, Mohira lui fit confiance. L'impression de se voir
avec vingt ans de plus, en excluant le fait qu'elle avait pour sa part
les yeux marrons, n'y était peut-être pas étranger.
- Désolé pour le désordre, mademoiselle Pichon, j'ai dû faire des
heures supplémentaires pour une cliente, s'excusa Marie en
enlevant la pile de livres pour la poser derrière elle avec d'autres.
Mohira regarda de nouveau l’œil de tigre.

- Que représente cette pierre?
- Disons simplement que c'est mon bouclier. Si la lithothérapie
vous intéresse, je peux vous conseiller quelques livres.
- Pourquoi pas.
- Nous verrons cela tout à l'heure. Commençons par ce qui vous
amène ici.
- Pour être franche, je l'ignore.
- Et pour être franche à mon tour, je suis sûr que vous avez une
bonne raison d'être là. Quel motif vous a fait prendre rendez-vous?
- J'ai vu une de vos annonces sur l'écran-pub d'un abribus et je me
suis dit " pourquoi pas".
- Vous pensez donc que vous êtes ici par hasard?
- Vous allez me dire que le hasard n'existe pas?
- C'est vous qui venez de le dire, mademoiselle Pichon. Pour moi,
tout est logique, rien n'est superflu. On ne prend pas rendez-vous
chez moi, comme ça, sur un coup de tête, sans raison. Si c'est du
hasard, vous pourriez être en ce moment chez un avocat, un
dentiste ou un urologue. Mais non! vous êtes dans mon cabinet.
Pourquoi?
Mohira réfléchit quelques secondes. Elle se revoyait attendre le
car sous l'arrêt de bus parmi d'autres employés sortant des usines
alentours et se pressant les uns contre les autres pour se mettre à
l'abri de la pluie. Elle s'était alors retrouvée face à l'écran multi
publicitaire et avait commencé à y fouiller de-ci, de-là. Quelques
minutes plus tard, elle avait validé le rendez-vous en apposant son
pouce gauche sur l'écran: Son empreinte digitale scannée et
reconnue, Mohira avait reçu sur son téléphone portable un
message lui rappelant la date du rendez-vous.
Si elle était sûre des circonstances dans lesquelles elle avait pris le
rendez-vous, les raisons lui paraissaient être toujours dans la
brume. Mohira était bien incapable de se prononcer sur les motifs
qui l’avaient amené jusqu'ici. A regarder de plus près, sa vie
dernièrement n'était qu'une succession de petites galères et de
petites joies trop courtes. Ses études en biologie ne lui servaient en

rien dans son emploi actuel consistant à entasser des sacs en bioplastique dans des cartons. Tout comme sa vie professionnelle, ses
amours n'étaient qu'une suite de contrats d'intérimaire ne
débouchant jamais sur un Contrat à Durée Indéterminée.
- Je ne sais pas dans quelle direction va ma vie. Je suis dans un
train mais j'ignore ma destination. Même le prochain arrêt m'est
inconnu.
Marie Olivier sourit. Ce n'était pas la première fois qu'une
personne venant à elle se sentait perdue, dans le doute.
- Dans un premier temps, nous allons tenter de découvrir dans
quelle gare vous allez arriver. Cela vous convient?
- C'est vous la voyante, admit Mohira.
- Nous parlons de votre avenir, pas du mien. Vous avez donc un
rôle important à jouer ici.
Marie tendit le bras pour attraper un jeu de tarot se trouvant sur
une des étagères à sa droite. Elle l'ouvrit et se mit à les trier en
deux catégories. Cela lui prit une minute. Une fois fait, elle rangea
la plus grosse pile dans la boite et la laissa dans un coin du bureau.
Elle mélangea l'autre tas de cartes puis le tendit à Mohira en lui
demandant simplement de le couper comme pour jouer au poker.
Elle reprit les cartes et les disposa en cercle sur le bureau, faces
cachées.
- Nous allons procéder à un tirage rapide. Je vais vous demander
de choisir quatre cartes en vous concentrant sur votre vie actuelle.
Ne les retournez pas. Faîtes les juste glisser dans le cercle.
Mohira tendit sa main droite, ferma les yeux et rassembla quatre
cartes. Quand elle regarda de nouveau devant elle, Marie lui
souriait.
- Très bien. Maintenant, voyons voir ces cartes.
Marie prit la première carte issue du cercle et la retourna.
Mohira y découvrit deux personnages surplombés d'un soleil
prodiguant sa chaleur sans retenue. Au haut de la carte, des
chiffres romains indiquaient qu'il s'agissait de la dix-neuvième

lame des arcanes majeurs du tarot. L'inscription au bas confirma à
Mohira sa première impression; cette carte était celle du soleil.
La deuxième carte que retourna la voyante était la quatorzième
lame: la tempérance. Malgré le fait qu'elle soit présentée à l'envers
au regard de Mohira, elle y vit une femme versant l'eau d'une
cruche dans une autre.
La troisième carte, portant le numéro onze, était celle de la force:
une femme noble maîtrisant de ses mains un animal ressemblant à
un chien. Là encore, la carte avait la tête en bas.
La quatrième carte, qui était dans le bon sens pour Mohira, portait
comme nom "Le monde" et le numéro vingt et un siégeait au
dessus d'une femme fort dévêtue entourée d'un ange, d'un aigle,
d'un lion et d'un cheval.
Marie retourna les cartes restées dans le cercle et s'arrêta au bout
de la sixième; elle la prit et la plaça au centre des quatre tirées par
sa cliente. Un vieil homme appuyé sur un bâton et tenant une
lanterne illustrait la lame.
- Vous me paraissez effectivement bien perdue. Vous êtes dans le
doute et avez grand besoin de faire une pause si ce n'est déjà le
cas. Le soleil indique que les choses vont changer. Vos
compétences vont pleinement servir ou ce à quoi vous aspirez va
se réaliser et vous y trouverez certaines réponses. Il faudra
cependant faire preuve de patience et tempérez vos actes mais le
laisser-aller est proscrit. Il faudra mettre toutes vos forces et votre
âme dans vos projets. C'est en suivant le chemin de la
détermination que vous arriverez à l'accomplissement de votre
mission.
- Ma mission?
- Oui, mademoiselle Pichon. Chacun de nous à une mission dans
sa vie. Vous aussi. Vous ne la connaissez peut-être pas encore ou
vous n'en avez pas conscience.
- Je suis non croyante.
- Peu importe. Ce n'est pas une question de religion. Pour vous
donner un exemple, ce n'est pas parce que vous n'avez pas de GPS

que vous ne pouvez pas atteindre votre destination. La vie n'est
qu'un voyage plus long.
***
Mohira referma la porte d'entrée de son appartement. Elle palpa
le mur à la recherche de l'interrupteur du plafonnier. L'ampoule
diffusa faiblement sa lumière. Il faudrait deux minutes avant d'y
voir correctement. C'était là le gros inconvénient des ampoules
économiques. Les " Speed Eco Light" coûtaient quatre fois plus
cher juste pour éclairer correctement dès l'allumage. A ce tarif là,
Mohira préférait prendre son temps pour passer de l'ombre à la
lumière. Elle posa sa veste d'hiver sur le canapé et fila dans la
cuisine avec son sac à dos. Un coup d’œil sur l'horloge rétro
éclairée l'informa de l'heure: dix neuf heures vingt sept. Après son
passage chez la voyante, elle s'était perdue dans les allées du méga
centre commercial du coin. La cacophonie y régnant l'avait aidée à
ne pas repenser à la consultation et les gens s'entassant près des
zones de paiement la faisait rire intérieurement. Les "rapidmarket"
étaient largement suffisantes pour ses courses: dix articles
maximum rangés séparément dans les casiers d'un panier en
plastique translucide, scannés dans le tunnel de flashage et payés
par empreinte digitale. Mohira n'avait pas fait de folies dans ses
achats. Période de fêtes ou pas, sa paie restait la même donc
aucune raison de dépenser plus. Elle trouverait un cadeau pour sa
mère sur le Net. Elle ouvrit le réfrigérateur et y entreposa les
quelques denrées qu'elle avait achetées. Son sac à dos lui
paraissait bien plus pratique que les sacs bio-plastique dans les
transports en commun, les "tudip" comme on les appelait depuis
des décennies dans la ville du Puy en Velay. Elle aurait pu prendre
sa voiture mais elle appréciait quand même la facilité que lui
procuraient les bus lors des heures de pointe.
Quant au fait de devoir rester debout par manque de places
assises lors de ces trajets, cela ne lui posait aucun souci. Mohira

pratiquait la marche dès que la météo le lui permettait. Elle n'était
pas de celles qui foncent dehors par des températures négatives
mais n'attendait pas les grosses chaleurs non plus pour partir en
randonnée. La Haute-Loire offrait assez de bois et sentiers pour
qu'elle puisse varier ses plaisirs. A quelques rues de chez elle,
l'agglomération ponote lui offrait deux belles grimpées: le rocher
Corneille et le dyke d'Aiguilhe. Elle appréciait ses deux lieux
malgré le fait qu'ils soient tous deux estampillés sites religieux.
Sur le premier trônait une statue représentant la Sainte Vierge,
tenant dans son bras droit Jésus bénissant la ville. Quant au dyke,
il était surmonté d'une chapelle dédiée à l'Archange Saint-Michel.
" Je suis non croyante." C'est par ces mots qu'elle s'était elle
même cataloguée. Mohira avait ses propres croyances mais
n'arrivait pas à toutes les repérer dans une même religion. De ce
fait, elle ne pouvait se considérer comme une croyante "certifiée
conforme". De par son enfance, son éducation, la jeune Pichon
était plus préparée à accepter la religion chrétienne. Elle avait
même pensé à se faire baptiser mais après un temps de réflexion
assez long, elle en avait rejeté l'idée, gardant ainsi sa liberté de
croyance. A ses yeux, aucune religion, qu'elle soit chrétienne,
musulmane ou bouddhiste ne prévalait sur les autres. Toutes
étaient sur des chemins parallèles menant vers un même destin, les
mêmes espoirs.
Des espoirs que Marie lui recommandait de garder: Ses rêves
allaient prendre vie. Mohira alluma le néon au dessus de l'évier,
sortit une casserole et la remplit d'eau.
" En attendant mes rêves, faisons des pâtes!"
Elle quitta la petite cuisine, traversa le salon en allumant au
passage son ordinateur portable d'un geste machinal et passa dans
l'espace chambre délimité par un auvent. Elle posa son sac à dos à
côté de sa table de nuit. Mohira vérifia ensuite que sa porte
d'entrée était bien fermée à clef et que la cuisson de son repas

avançait. Elle prit un petit verre et le remplit à moitié de porto.
C'était une de ses habitudes, surtout en hiver. D'après Marion, sa
mère, Mohira tenait ça de son père. Elle n'était en fait pas plus
alcoolique qu'il ne l'avait été lui-même. Pourquoi se refuser ce
petit plaisir avant un repas, tranquillement posée devant la
télévision ou devant l'ordinateur? surtout que les boissons du
commerce étaient très limitées en teneur d’alcool depuis les
dernières réformes contre l’ivresse sur la voie publique.
Mohira regarda les nouvelles sur les réseaux sociaux. Cela lui
prit trente secondes. Elle lança une recherche en vu de trouver le
cadeau de Noël pour sa mère et alla voir sa boite mail dans une
autre fenêtre. Pendant que la page chargeait, elle fit un rapide saut
dans la cuisine pour mettre les pâtes dans l'eau bouillonnante. Elle
allait s'asseoir de nouveau devant l'ordinateur quand son téléphone
émit un petit bip. Elle sortit l'appareil d'une des poches de sa veste.
L'écran indiquait " VOUS AVEZ UN NOUVEAU MESSAGE".
Elle valida. C'était Zack, le garçon qu'elle voyait depuis peu.
"Je croi que sa va pas colé entre nou 2.Bise.Peu etre a+".
″Crétin!″ Ils s'étaient rencontrés dans un bus puis revus deux fois
mais leur dernier rendez-vous ne s'était pas bien fini. Mohira se
retrouvait donc de nouveau célibataire. Elle n'aimait pas ça mais à
bien choisir, il valait bien mieux être seul qu'accompagné par un
crétin.
Elle laissa tomber son portable sur le canapé et retourna en
cuisine pour tourner les pâtes dans l'eau. Elle se rassit devant
l'ordinateur, but une gorgée de porto: un maigre réconfort mais
réconfort quand même. Elle parcourut la liste des nouveaux mails.
Des publicités, des publicités, encore des publicités. Décidément,
des gens devaient penser qu'elles avaient trop d'argent. Seul un
message n'était pas commercial. Elle fût étonnée car elle n'avait
pas eu de nouvelles de l'expéditeur depuis un bon moment.

"Juleen2014". Ils avaient échangé des données un an et demi
auparavant pour un projet d'étude mondiale sur le net: EchoNet.
Depuis, plus rien. Mohira fit glisser le curseur sur l'objet (non
renseigné) du message et double cliqua.
Le contenu s'afficha.
"Salut Mohira,
Le projet EchoNet est sur la touche depuis deux mois
et tu as peut-être déjà rendu le matériel. J'espère que
non. Confirme moi si tu l'as encore. J'ai trouvé quelque
chose et j'ai besoin de toutes les données possibles.
Christina a tout rendu et Ivanov vient de me confirmer la
même chose. Du groupe N.A.S.C.A., tu es le dernier
membre à pouvoir m'aider.
Réponds-moi vite."

Chapitre 2: Femme pirate
N.A.S.C.A....
Cinq lettres qui paraissaient ressurgir d'un passé lointain. Étrange
sensation alors que cette association avait croisé le chemin de
Mohira cinq ans plus tôt seulement.
La N.A.S.C.A., Nouvelle Assemblée Scientifique Commune
d'Avenir, avait régné sur sa vie deux ans durant avant d'être
englobée dans le projet EchoNet. Ce dernier avait
involontairement et officieusement dissout cette assemblée. Une
autre partie de la vérité était que les membres qui la constituaient
devenaient des adultes responsables avec des situations
professionnelles accaparant tout leur temps, des enfants à nourrir,
des problèmes personnels à régler. La N.A.S.C.A. était née avec
l'idée d'une science libre via des membres à travers le monde
entier mais ces membres n'avaient qu'une liberté limitée à lui
offrir. Un des principes de la chimie dit que rien ne disparaît, tout
se transforme: si la N.A.S.C.A. n'avait pas disparu, qu'était-elle
devenue?
Mohira relut le message. "Juleen2014"... Julian n'avait pas
lâché le projet EchoNet, encore moins la N.A.S.C.A. qu'il avait
créé avec Ivanov Steeven. " Réponds-moi vite". Julian avait
toujours été débordant de vitalité mais il était étonnant qu'il
paraisse si pressé. Mohira ne se leva pas de sa chaise pour vérifier
si le matériel prêté pour EchoNet était toujours en sa possession;
elle en était certaine. En revanche, elle regarda l'heure de réception
du mail: quinze heures vingt-six. Cela faisait donc quatre heures
que Julian avait envoyé son mail. Un rapide calcul mental et la
jeune femme en déduisit qu'il l'avait envoyé approximativement à
neuf heures et demie et que maintenant, au Québec, il devait être
treize heures trente. "Espérons qu'il mange toujours devant son
ordi.″

Elle lança son logiciel de discussions instantanées et chercha dans
la liste de contacts Julian. Mohira ne l'avait pas effacé et,
inconsciemment, en remercia le ciel. Elle s'arrêta net...
" Mes pâtes!" Mohira bondit de sa chaise pour baisser le feu de
la cuisinière. L'eau n'avait pas débordée mais il s'en était fallu de
peu. Elle remua les pâtes et retourna devant l'ordinateur. Elle
sélectionna l'option "en ligne" et ouvrit une fenêtre de discussion
à l'attention de Julian Green qui était bien connecté.
" Salut le Québec! Je viens de lire ton mail.
J'ai bien le matos d'EchoNet. T'es bien là?"
Les discussions sur le net... La jeune Mohira Pichon en avait
presque perdu l'habitude. A l'époque de la N.A.S.C.A., elle avait
passé des nuits à dialoguer avec des gens se trouvant dans d'autres
pays que le sien. Des pays qu'elle n'avait jamais vus et qu'elle ne
verrait sûrement jamais.
" Salut la France!"
Mohira vida le restant de son verre de porto et tapa:
" Comment vas-tu?"
" Je vais bien. Je suis débordé mais mon sac
est presque prêt. Je dois encore passer chez
mes parents avant de prendre l'avion ."
" Tu pars?"
" Bien sûr! T’as pas lu mon mail?"

"Bien sûr que j'ai lu son mail" se dit Mohira; Elle réduisit la
fenêtre de discussion et le relut tout de même avant de répondre.
" Je viens de le relire, tu ne parles
d'aucun voyage. Où pars-tu?"
" Chez toi! J'ai besoin de tes données. Si je
ne me trompe pas, j'ai mis le doigt sur quelque
chose d'énorme."
" Je peux te les envoyer".
" Pas le temps, ce serait trop volumineux."
"Mince. Dans quoi va-t-il m'embarquer?" Julian avait toujours
été la motrice dans le train-train de l'assemblée. Il avait une telle
énergie qu'il aurait pu, sans l'intervention d'EchoNet, porter la
N.A.S.C.A. au rang de grand groupe scientifique mondiale. Rien
ne lui paraissait impossible, il lui suffisait d'y croire.
" Donc, tu comptes débarquer en France
dès ce soir?"
" Pas ce soir. D'ailleurs, ça ne te dérange pas
si je crèche chez toi quelques jours? Je ne
dois arriver que demain matin vers 6 heures
sur Paris et 8-9 heures sur Lyon. Toujours sur
la Haute-Loire?"
" Génial... J'aurai juste le temps de

pousser les murs! Et oui, toujours dans
la Haute-Loire."
" Désolé de chambouler ton quotidien. T'as
quelqu'un?"
" Plus en ce moment."
" Tant mieux. Je ne gênerai pas alors! ;) "
" C'est une blague ?″ pensa Mohira. Julian allait vraiment
débarquer le lendemain dans sa vie. Elle devait aller travailler dès
cinq heures du matin. La N.A.S.C.A. faisait partie du passé.
Mohira, plus que quiconque, tentait de le fuir ou au minimum d'en
esquiver les retombées. Si l'idée de participer à la marche du
monde lui avait plu, elle avait depuis quelques mois changé son
fusil d'épaule. Elle ne voulait plus tenter de changer le monde: elle
préférait y vivre tout simplement.
" Désolé. C'est impossible. J'ai un
emploi. Je n'ai plus envie de me lancer
dans des délires scientifiques qui
n'aboutiront pas. Débrouille-toi avec
quelqu'un d'autre. Laisse moi une
adresse, je t'enverrai tout le matériel
d'EchoNet à ma disposition. Je peux te
réserver un hôtel si tu veux. Désolé de
ne pas faire plus."
Mohira quitta le salon pour aller égoutter son repas. Elle mit le
contenu de la passoire dans une assiette, prit une fourchette dans

un des tiroirs et le pot de miel liquide dans le placard au dessus de
l'évier. Elle retourna s'installer devant l'écran d'ordinateur. Julian
avait répondu.
" Il ne s'agit pas d'un délire. Je n'aurais pas
cassé ma tirelire pour m'offrir le billet
d'avion autrement. C'est une découverte trop
importante. A part Ivanov et Christina, je n'ai
pu contacter que toi. Et c'est toi, l'un des
rares membres sur lesquels je puisse
compter, qui vient de répondre à mon appel en
affirmant que tu as encore le matos
d'EchoNet. Ivanov ne se trompait pas en
pensant que tu l'avais encore. Il avait donc
raison en me disant que tu étais mon dernier
espoir. Notre " Russ Boy" s'en veut d'avoir
rendu son matériel. Sans cela, je serais en
train de t'écrire de chez lui. Mais il m'a
assuré qu'il va faire le nécessaire pour ne rien
rater de la suite! Il devrait nous rejoindre
dans une dizaine de jours sauf si on déduit du
recoupage de données que je me suis planté.
Et c'est à 99% impossible! A toi de voir. Ou tu
nous aides à changer le monde ou on le
changera sans toi. T'as 5 minutes pour te
décider (après je déconnecte!)."
″Et maintenant, un ultimatum !″ Julian ne savait pas grand-chose
d'elle. Elle était Mohira... Ils ignoraient encore beaucoup de
choses sur elle mais Julian Green et Ivanov Steeven lui

demandaient de changer le monde à leur côté. Même si tout cela
ne les menait pas dans une bataille politico scientifique, il y avait
de grandes chances qu'elle soit obligée de bousculer sa vie. Une
vie simple et paisible avec sa routine...
Elle qui rêvait d'aventures depuis sa plus tendre enfance en
s'imaginant devenir une femme pirate, avait trouvé son bonheur
dans la N.A.S.C.A.; tel un navire rempli de scientifiques de tout
horizon, des biologistes à la jambe de bois aux informaticiens
borgnes, la N.A.S.C.A. avait traversé les mers du Net et de la
Science, ne reculant devant rien, essuyant les tempêtes des fausses
théories et des lois universelles, bravant les professeurs,
convoitant leur trésor: le savoir. Mohira avait été enthousiasmé de
bosser sur le projet EchoNet: une nouvelle aventure sur des mers
inconnues mais le navire avait connu la désertion. Le flamboyant
vaisseau qu'était la N.A.S.C.A. avait, faute de valeureux pirates,
pris l'eau et fini par sombrer.
Mais une femme pirate ne renonçait jamais. Mohira avait
continué l'aventure grâce à son radeau de fortune, ignorant si
d'autres avait eu le même courage. La mer s'était apaisée et la
naufragée aurait pu continuer jusqu'à atteindre son but, à son
rythme, ou dans le pire des cas rejoindre la terre ferme. Le destin
n'était pas de cet avis et la jeune pirate ne vit le tsunami du chagrin
que quand celui-ci l'eut engloutie.
Cette soif d'aventures balayée en quelques secondes.
Mohira se leva et regarda par la fenêtre. Au loin, la chapelle
Saint-Michel brillait dans le ciel comme suspendue dans les airs.
"Comment des hommes ont-ils pu avoir l'idée d’édifier une
chapelle à cet endroit?" C'était une question qu'elle s'était
toujours posée. Des gens comme elle avaient eu l'audace de penser
à une telle chose, leurs volontés avaient monté les pierres jusqu'au
sommet du dyke. Malgré les conditions climatiques, les risques et
sûrement quelques malheurs, ils avaient tenu bon. Ils avaient sans
aucun doute dû souffrir en silence, se rattachant à l'idée que ce

qu'ils faisaient leurs survivrait et que depuis le haut de ce dyke,
leur construction et peut-être Saint Michel lui-même, aiderait
d'autres personnes à survivre.
" Voilà des gens ayant eu les même rêves que moi... Mes rêves...
Mes rêves!"
Elle n'était que la pauvre Mohira... Mais qui l'empêchait d'être
de nouveau elle-même? la femme pirate de son enfance était
toujours en elle. La tristesse et la colère l'avaient bannie au loin,
faisant d'elle une naufragée malheureuse. Le mail de Julian n'était
qu'une réponse à ses prières, une planche flottant encore sur
l'étendue qui menaçait de l'engloutir définitivement; Mohira avait
pris contact avec son ami québécois sans réfléchir comme la
femme pirate s'agrippant d'instinct à sa planche de salut. Mohira se
retrouvait après une errance trop longue. Il lui suffirait de se
laisser porter par les flots comme à l'époque de la N.A.S.C.A.. Peu
importe la direction que prendrait sa vie et les tempêtes qui
croiseraient son cap, elle aurait toujours un horizon à atteindre.
Julian et Ivanov avaient bien senti en elle cette énergie, cette
assurance que rien ne pourrait la faire couler. Elle avait chaviré
une fois devant un tsunami. Mais elle avait survécu comme elle
survivrait à ceux qui ne manqueraient pas de croiser sa route.
" Il est des choses qu'on ne peut éviter même avec toutes les
précautions". Si elle acceptait l'offre de Julian, les tempêtes
seraient plus nombreuses. Mais elle avait mûri au point d'assumer
le commandement de sa vie.
Mohira Pichon se pencha sur le clavier de l'ordinateur. Elle
respira profondément et tapota sa réponse:
" C'est d'accord. Je suis de l'équipe.
Mais tu n’as pas intérêt de t'être
trompé. Je te récupère au stratoport
Michel Ardan. Ne saute pas de l'avion

avant d'être arrivé!"
" Tu ne le regretteras pas.
A demain! Je déconnecte!″
Mohira se redressa. Il lui fallait maintenant appeler l'usine où
elle travaillait pour les informer qu'elle serait absente. Vu l'heure,
elle n'informerait la boîte d'intérim qu'à l'ouverture des bureaux, le
lendemain.

Chapitre 3: Débarquement
Mohira avait garé son véhicule dans un des parkings souterrains.
Il lui avait suffit de monter une cage d'escaliers pour arriver à l'air
libre devant l'entrée des terminaux du stratoport. Dans le ciel, un
avion de dernière génération s'éloignait. A part ceux de l'armée de
l'air rasant les terres de Haute-Loire, elle n'en avait jamais vu de si
près. C'était une première pour elle qui ne connaissait que les
gares routières et ferroviaires. Elle s'était tout de même bien
débrouillée pour être là à l'heure prévue, sans s'être perdue en
cours de route. Il lui avait fallu deux heures pour parcourir la
distance séparant le Puy en Velay au stratoport Michel Ardan de
Lyon.
Maintenant qu'elle se trouvait là, il lui faudrait ruser pour
intercepter Julian à la sortie de l'avion. Il n'avait donné que peu de
renseignements à Mohira: d'où il arrivait, et vers quelle heure;
aucun numéro de terminal ou de lieu de rendez-vous aussi. Elle
traversa la route après qu'une des nombreuses navettes reliant les
parkings aux terminaux soit passée. Mohira franchit les portes
automatiques en verre sous l'écriteau " TERMINAL 1".
"Quel calme!" Elle s'était attendue à se retrouver au milieu d'une
foule immense de passagers et de sacs de voyage. Il n'y avait
qu'elle et un couple de personnes âgées tentant de sélectionner une
boisson à la machine à café plaquée contre le mur de gauche. Le
hall était donc bien désert. Mohira repéra un présentoir. Elle s'en
approcha en espérant qu'il contiendrait une balise de
téléchargement avec le plan du stratoport; c'était le cas. Elle
plaqua son téléphone contre celle-ci et valida le téléchargement.
Cinq secondes plus tard, un point rouge sur son écran lui indiquait
sa position actuelle dans le complexe stratoportuaire. En dézoomant sur le plan, elle vit qu'en empruntant un escalator situé à
quelques mètres d'elle, elle atteindrait le premier étage avec le
terminal d'embarquement 1 à sa droite, le terminal 2 se situant sur

la gauche après avoir traversé la zone centrale regroupant les
différents commerces.
Près d'un des pilonnes de l'entrée, la silhouette noire d'une
holohôtesse attendait de renseigner les usagers. Mohira s'en
approcha. Une femme apparût alors sur le support et déclara en
souriant " Bonjour, que puis-je pour vous?" Mohira avait déjà
réfléchi sur la façon de formuler sa question. Il lui était arrivée que
des hologrammes de renseignements, croisés dans les lieux
publics, soient limités d'un point de vue vocabulaire. Elle avait
alors perdu du temps en reformulation et usé sa patience en
entendant l'hologramme répondre " Je n'ai pas compris votre
demande. Veuillez la reformuler." Depuis, Mohira avait appris à
faire des demandes simples et courtes.
- Quelles sont les horaires et terminaux d'arrivées ce matin en
provenance de Paris?
L'hologramme clignota quelques secondes puis dit:
- Plusieurs possibilités de provenance: Stratoport Charles de
Gaulle ou Aéroport d'Orly?
"Mince! Voilà une holohôtesse pointilleuse!" La jeune femme
préféra ne pas aller plus loin avec cette question.
- Nouvelle demande: affiche-moi les informations d'arrivées de
huit à neuf heures aujourd'hui.
L'holohôtesse clignota de nouveau puis un panneau apparut entre
ses mains. Les informations demandées y étaient inscrites. Julian
devait arriver entre huit et neuf heures depuis Paris. "Charles de
Gaulle, 8h35, terminal 2 ; C'est sûrement ce vol.″
Mohira jeta un coup d’œil sur l’horloge de son téléphone: huit
heures onze. Elle avait donc une vingtaine de minutes pour
explorer le reste du stratoport. Il lui semblait logique d'en profiter.
Mohira se retrouva une minute plus tard en haut de l'escalier
mécanique. Sur sa droite se trouvait effectivement le terminal 1.
Dans le fond, un groupe de personnes formait une file d'attente. Il
devait s'agir d'un enregistrement de bagages. Mohira décida d'aller

jusqu'au second terminal en passant par la zone commerciale. " Je
trouverais peut être un cadeau pour maman!"
Elle passa devant différentes enseignes encore fermées. Derrière
un rideau d'acier, la vendeuse d'une parfumerie mettait en place les
derniers éléments d'un présentoir avant l'ouverture. Seules les
brasseries, les cafés et le point presse étaient ouverts. Mohira entra
dans ce dernier. Des maquettes d'avions en bois, d'autres
gonflables, des poupées hôtesse de l'air et des exemplaires de " De
la terre à la lune" de Jules Verne occupaient les rayonnages au côté
de la presse internationale.
" Bon, pas de cadeau!" Mohira sortit de la boutique et repéra sur
son plan un lieu offrant une vue sur les pistes. En s'approchant,
elle vit un avion sur une voie de roulage se dirigeant vers une des
portes d'embarquement, ou dans le cas présent, de débarquement.
Mohira s'assit sur un des bancs fixés face à cette baie. Le tarmac
de l'aéroport s'étirait devant elle, pas jusqu'à l'horizon mais
suffisamment pour qu'elle se sente toute petite. Lors de ses
randonnées, il lui était bien sûr arrivé de ressentir une telle
impression, que ce soit en haut du pic du Lizieux ou du mont
Mézenc mais c'était face à la nature! se sentir toute petite devant
une construction, c'était nouveau pour elle. De l'autre côté du
tarmac, cinq enceintes carrés d'une cinquantaine de mètres de côté
et de cinq mètres de haut étaient les seules parties des rampes de
lancement visibles depuis la surface. Ces murs bétonnés
protégeaient les voies de catapultages des avions de toutes
intrusions accidentelles.
Le regard de Mohira Pichon perçut de la vapeur sortir d'une des
cinq cheminées situées non loin des terminaux. Avant que son
regard revienne vers les bouches de catapultage, un avion venait
de jaillir du sol. L'oiseau de fer était déjà haut, loin de la terre, en
route pour la stratosphère.
Mohira contempla deux fois ce spectacle avant de revenir elle
même sur terre. Elle prit son téléphone et regarda l'heure: huit

heures trente huit. Sur le tarmac, un avion venait d'atterrir et
roulait en direction du terminal 2. " C'est sûrement celui-ci."
C'était maintenant que Mohira se devait d'être vigilante. Elle
devrait attraper Julian "au vol", ou plutôt au débarquement. Elle
aperçut un holostewart proche d'elle. "Si les arrivants passent
obligatoirement par un endroit précis, il doit le savoir!"
Et effectivement, l'hologramme lui indiqua que les passagers
débarquant sortaient tous par la même porte suivant le terminal. Il
lui pointa sur son téléphone, via liaison informatique, une zone
orange: la zone d'arrivée du terminal 2. Mohira remercia
machinalement l'holostewart en se dirigeant vers son point de
destination tandis que la silhouette holographique se faisait déjà
questionner par un jeune homme.
Mohira Pichon arriva vers le haut de l'escalator, surplombant
ainsi la porte de sortie du terminal 2 et de la zone d'arrivée. Une
personne âgée passa la porte à sens unique et se dirigea vers la
sortie. " Si c'est Julian, il m'a caché des choses!" pensa-t-elle en
regardant la vieille dame sortir de l'aéroport. La jeune femme
emprunta l'escalator et se plaça en vue de l'étroit passage sortant
de la zone d'arrivée. Des bancs étaient, tout comme vers la baie
panoramique, disponibles et Mohira en fut ravie: la nuit avait été
courte et agitée et le sommeil manquant la rattrapait. Elle s'assit
donc et scruta les voyageurs. Elle ne pourrait pas le rater!
Dix minutes passèrent, puis vingt... De toutes les personnes
passées devant elle, seul deux pouvaient correspondre à l'idée que
Mohira se faisait de son ami québécois. Et les deux individus
avaient retrouvés des amis et de la famille devant le stratoport. Et
Mohira attendait. Le flot de passagers se tarissait lentement. Elle
commençait à s'endormir à force d'attendre. C'était peut-être déjà
le cas car il lui sembla que quelqu'un l'appelait.
" Deuxième appel: Miss Pichon est attendue au point rencontre se
trouvant à proximité du point presse."

Mohira ne rêvait pas. " Bordel! j'l'ai raté!" Elle s'élança vers le
point rencontre sans avoir besoin du plan. Elle préféra grimper aux
pas de course l'escalier jouxtant les escalators, encombrés par un
groupe d'enfants en sortie scolaire. Mohira vira à droite et se
dirigea vers la boutique de presse. Juste avant d'y arriver, elle
repéra un pilier estampillé d'un pictogramme: quatre flèches
tournées vers un point central. Pour clarifier la signification de
l'icône, une inscription indiquait "Point Rencontre" et "Meeting
Point" pour les anglophones. Mohira aperçut un sac de voyage
dépassant de derrière le pilier. Elle en fit le tour et tomba nez à nez
(ou plutôt nez à poitrine!) avec le jeune homme qu'elle avait
entrevu quand elle avait quitté l'holostewart un peu plus tôt.
- Julian? tenta Mohira.
- Tu dois être Mohira. C'est l'fun de t'voir. J'ai cru un temps
qu't'avais oublié de mettre l'cadran et qu'j'allais faire du pouce!
"Bon... Le parlé québécois, j'y arriverai... Mais on se fout de
moi!" pensa la jeune femme face à cet homme qui la dépassait
d'une tête. Certes, Mohira n'était pas une géante mais la vie se
faisait un malin plaisir de le lui rappeler. Cependant, la jeune
femme ne pouvait en vouloir à Julian: sa taille et sa carrure
devaient sûrement être un handicap aussi; à moins que tous les
Québécois mesurent un mètre quatre vingt dix et pèse quatre vingt
dix kilos. Une chose était certaine: le voyage de retour prendrait
plus de temps! une chance que Julian n'ait qu'un sac à dos et un
autre de voyage.
- Tu n'as que ça? demanda-t-elle tandis que son hôte prenait ses
affaires.
- Pas mieux. S'il me manque quelque chose, je trouverais bien un
centre d'achats. Il est loin, ton char?
- Euh... Non. Je l'ai garé tout près.
***
Quatre vingt kilomètres à l’heure... La petite Fiat 127 jaune ne

quittait pas la voie de droite de l'autoroute. Mohira ne comptait
plus les camions l'ayant doublé en une heure. Elle tenait la pédale
d'accélérateur appuyée à fond dès que l’inclinaison de la route se
faisait sentir. Sa voiture ne faisait pas le poids face aux nouveaux
modèles automobiles. Le Nucléode propulsait aisément motos,
voitures, camions, trains, avions. Les véhicules à essence étaient
encore tolérés mais pour combien de temps? Mohira devrait un
jour choisir une nouvelle voiture aux normes ou faire convertir sa
Fiat au Nucléode. En attendant, son porte-monnaie profitait de la
chute des prix de l'essence. L'arrivée du Nucléode avait inversé la
proportion offre / demande et les prix à la pompe avaient fini par
fondre comme neige au soleil. Sur le siège passager, Julian faisait
autant attention à la route que sa conductrice. La moindre bosse lui
faisait taper la tête contre le plafond. Mohira lui avait conseillé
d'incliner le siège vers l'arrière mais le Québécois n'avait pas
trouvé la position confortable. Mohira avait arrêté le chauffage au
bout d'un quart d'heure et mis la radio pour ne plus pester contre le
prix exorbitant qu'elle avait dû payer au parking du stratoport.
Julian s'était montré très rieur et s'était proposé de payer. Il s'était
alors rendu compte que non seulement il n'avait pas la devise
appropriée et que, après une rapide conversion en dollar canadien,
Mohira avait bien raison d'être en colère.
La station de radio passait de vieilles chansons des années rock
et disco. Pour satisfaire les auditeurs, la maison mère émettait sur
quatre fréquences différentes: " Radio rétro 1" passait des
morceaux des années 1950 à 1980;" Radio rétro 2" diffusait des
tubes allant de 1980 à 2010; " Radio rétro 3" prenait la relève
jusqu'à 2030; les chansons phares de la dernière décennie et
d'aujourd'hui occupaient la programmation de " Radio Now".
Mohira avait lu dans un article de presse que beaucoup de gens
aimaient entendre tous ces vieux morceaux. L'article ne disait pas
en revanche que sa mère était une des deux programmatrices de "
Radio rétro 2". Un emploi sur mesure que Marion avait décroché
peu de temps après avoir débarqué sur la région. Mohira se

rappelait très bien la première fois que sa mère l'avait amené dans
les locaux de la station bien avant qu'elle ne transforme une des
pièces de la maison en studio. Des murs entiers tapissés de disques
compacts et de vinyles... Par la force des choses, Mohira était
devenue fan de ces chansons d'un autre temps. Sa mère gardait
toutefois son oreille ouverte aux nouveautés. Mohira avait plus de
mal à cela.
Un bulletin d'informations, celui de dix heures, allait commencer.
Mohira s’apprêtait à changer de station quand Julian Green
l'arrêta.
- Tu peux laisser? j'voudrais bin améliorer mon français. J'pense
que t'as pas l'habitude de jaser joual. Ce s'ra plus l'fun.
- Comme tu veux. Mais j'aime bien t'entendre parler québécois. Je
ne comprends pas tout mais je m'y habituerai.
Le flash d'informations commença. Julian semblait absorber
chaque mot, chaque syllabe que prononçait le journaliste. Entre un
nouveau conflit en Moyen-Orient et un accident d'avion en
Amérique, Mohira se dit que le vocabulaire de son ami québécois
n'allait pas être des plus joyeux. La troisième information
concernait le compte à rebours du départ du premier cargo en
direction de Mars. Cet événement faisait beaucoup parler depuis
deux mois et ce début d'aventure prévu prochainement allait bien
sûr être diffusé en direct mondial. L'information devint nationale
avec une intrusion de manifestants anti-nucléaire dans une des
centrales du pays.
" Des banderoles ont été déroulées, des murs tagués. Les
gendarmes ont dû venir en renfort au service de sécurité de la
centrale. C'est après une demi heure de course poursuite à travers
tout le site que les militants ont pu être appréhendés. L'un d'eux a
pu prendre la parole au micro de Gary Ollier, notre reporter
arrivé sur les lieux avant leur évacuation du site: " Nous ne
voulons plus de Tchernobyl, plus de Fessenheim. La Terre est une
citoyenne au même titre que nous; elle a des droits. Nous devons

veiller sur elle. Nous sommes ses enfants. Nous sommes les
peuples de GaïA."
Les militants interpellés sont actuellement entendus par les
militaires ainsi que par des agents de la sûreté territoriale du
nucléaire... "
" Attention!" s'écria Julian depuis son siège passager. Mohira
donna un brusque coup de volant pour éviter la voiture qui venait
de lui faire une queue de poisson afin d'emprunter la sortie juste
devant son nez.
- Bande de crétins! fulmina-t-elle.
- Il a pris son permis dans une boîte de crackers Jack, c'lui là! un
driver de taxi à coup sûr! lança le géant québécois qui se frottait le
haut du crâne une fois de plus.
Mohira Pichon relâcha un peu sa prise sur le volant avec le
sourire aux lèvres.
- J'adore t'entendre pester! t'en as d'autres?
- Des centaines... Mais ça ne sort pas sur demande!
Tous deux éclatèrent de rire. La jeune femme sentit qu'elle pouvait
enfin lui poser LA question.
- Julian, peux-tu me dire ce que tu as trouvé?
Le jeune homme garda le silence quelques instants. La Fiat 127
entra dans un tunnel. Il n'était pas bien long et Mohira sentit que
Julian se concentrait sur sa sortie comme si il allait y trouver une
solution. La voiture retrouva la lumière du jour et Julian souffla.
- J’n’aime pas les tunnels et pourtant, on risque d'en avoir besoin!
- Pour quoi faire? qu'as tu trouvé?
- C'gars à la radio juste avant que le niaiseux te coupe la voie, je
crois qu'il a raison.
- Le militant anti-nucléaire?
- Ouais. Nous sommes ses enfants et je l'ai retrouvée.

Chapitre 4: Les catapultes
La route défila devant les yeux de Mohira sans qu'elle y fasse
vraiment attention. Une fois les villes de Saint-Étienne et de
Firminy dépassées, la circulation était moins importante. Les
routes de la Haute-Loire offraient aux conducteurs une sérénité
alimentée par les paysages plus campagnards qu'autour de la
métropole stéphanoise. L'esprit de la jeune femme tentait
d'assimiler la nouvelle que venait de lui livrer Julian. Celui-ci
s'était également muré dans ses pensées. C'était la première fois
qu'il parlait de sa découverte. La connaître était une chose; en
parler en était une autre qui paraissait bien plus concrète, comme
un croyant mettant des mots sur sa foi, un patient mettant un nom
sur la maladie à combattre, un enfant exprimant ses rêves.
Nommer quelque chose pouvait la rendre plus grande, plus
vulnérable, plus tangible.
Mohira gara sa Fiat sur une des places libres de stationnement
réservées aux locataires du bâtiment. Julian avait commencé à
s'endormir alors qu'ils approchaient du Puy en Velay. "T'auras
qu'à faire une sieste, on discutera plus tard" lui proposa-t-elle en
coupant le contact. Julian Green accepta la proposition dans un
bâillement, ouvrit la portière, s'étira hors de la voiture et attrapa
ses sacs. Une fois le seuil de l'appartement de la jeune femme
franchi, il s'écroula sur le canapé et s'endormit presque
instantanément. Mohira le regarda quelques instants. Il paraissait
exténué. "Il était tellement en forme au stratoport."
Mohira partit se changer les idées tandis que Julian roupillait sur
son canapé. Elle délaissa sa voiture et alla à pieds. Elle marcha
pour éviter de trop réfléchir. Elle s’arrêta dans un fast food pour
acheter le repas du soir et continua sa marche. Elle ne rentra
qu'aux alentours de seize heures. Julian Green dormait toujours.
Elle profita de ce temps mort pour se détendre dans la salle de
bain. La douche fit couler sur elle toutes les réflexions que la

marche n’avait pu repousser, laissant la place à de nouvelles
pensées. Julian ne lui avait pas encore dit tout ce qu'il savait mais
le peu qu'il avait laissé entendre avait déjà chamboulé une partie
des croyances de la jeune femme. Elle connaissait assez bien le
discours que le Peuple de GaïA ressassait depuis une bonne
vingtaine d'années et la découverte de Julian semblait le
confirmer.
***
L'horloge de la cuisine affichait vingt heures quatorze. La table,
sur laquelle mangeait quelques fois Mohira, était occupée par
l'ordinateur portable de Julian et les deux disques durs contenant
les données du projet EchoNet. En bas de l'écran, une barre de
chargement indiquait "65%". En attendant que celle-ci atteigne
cent pour cent, les deux jeunes gens s’étaient lancés dans un débat
dans le salon.
- Donc pour toi, ils ont tout faux? interrogea Mohira appuyée sur
le cadre de porte donnant sur la cuisine.
- J'dis qu'ils pourraient faire autrement.
- C'est à dire?
- Tu veux savoir? passe moi un papier.
Mohira alla prendre une feuille dans l'imprimante disposée sous la
petite table dédiée habituellement à son ordinateur. Elle la tendit à
Julian qui attrapa un stylo traînant sur la table basse. Il disposa la
feuille en longueur, dessina sur la gauche le chiffre huit le plus
grand possible. Dans chacun des cercles, il en dessina un plus petit
qu'il nomma " Lune " et " Terre". Sur la droite de la feuille, le
Québécois forma d'un trait un cercle en forme de goutte
perpendiculaire à son grand huit terrien et relia les deux d’un trait
en pointillé. Pour finaliser son croquis, il ajouta un petit cercle
dans la goutte qu’il affubla du nom de la planète rouge.
- Je te présente le manège Terre - Mars ou le visage de Mars. Je
n’ai pas encore choisi entre ces deux noms!

- Pourquoi le visage de Mars?
Julian sourit comme si il venait de faire un tour de magie.
- Tourne la feuille en mettant Mars en bas.
Et Mohira Pichon vit le visage de Mars. Deux yeux derrière des
lunettes et un nez avec un joli bouton!
- Il ne lui manque que la bouche!
- Je sais mais j’n’ai pas mieux, admit-il.
- Tu veux une bouche, je crois savoir... Mohira s’empara alors du
stylo et dessina une ligne courbe sous le nez martien. En tout petit,
elle inscrivit " Ceinture d'astéroïdes".
- Maintenant que ton visage sourit, dis-moi ce qu'il représente
vraiment.
- Le huit et la goutte, les lunettes et le nez si tu préfères,
représentent les trajectoires des navettes interplanétaires. Jusqu'ici,
j'pense que la NASA serait d'accord avec moi. Mais ce sont avant
tout des trajectoires pour les rotoscenseurs. Ceux-ci peuvent être
assimilés à une fronde qui va catapulter les vaisseaux dans le
système solaire. Le premier rotoscenseur se trouve au milieu du
"huit terrien", à l'intersection des deux cercles: le point de
Lagrange 1. Son rôle sera de catapulter les navettes dans la bonne
direction. Le deuxième rotoscenseur aura été largué à la périphérie
martienne tant tôt. Son rôle sera d'accrocher les navettes à leur
arrivée, un peu comme les câbles d'atterrissage sur les porteavions. Le rotoscenseur accroche les navettes et les fait ralentir
dans un mouvement giratoire avant de les relâcher dans la
direction souhaitée.

Icit, une orbite martienne sur laquelle auront été placé des minirotoscenseurs. Ils pourront être plus petits car leur rôle sera de
parker les navettes et de les aider à quitter la faible
attraction martienne. Deux minis rotoscenseurs devraient suffire
pour relayer les missions. On ne va pas créer des bouchons autour
de Mars!
L'avantage du système étant de pouvoir servir à l'aller, au retour
et plus tard de point de relais pour virer les navettes en direction
de Jupiter ou plus loin encore. Cela nous donne des couloirs de
circulations, des étapes et permet par le principe de catapultage de
diminuer les besoins énergétiques de chaque navette. Les moteurs
à ergols ne seront là qu'en cas de manœuvres d'urgence. Des
moteurs à plasma seront suffisants pour corriger et maintenir
l'inertie des trajectoires.
- Serais-tu chercheur en aérospatiale? s'étonna Mohira.
-Non, mais le sujet m'intéresse. L'exploration martienne est une
aventure hors norme. C'est plate que la NASA ne prenne pas cela
comme un défi pour redéfinir les voyages dans l'espace. Elle se
contente de considérer cela comme un défi technique en
améliorant les capacités des moteurs Vinci et calculant de
meilleures trajectoires. Elle aurait pu faire des essais de
catapultage avec des satellites.
- Tu m'impressionnes, s'exclama Mohira. Je me demande vraiment
pourquoi tu ne bosses pas à la NASA.
- Leurs conditions de travail ne m'intéressaient pas.
La jeune femme se demanda si son ami plaisantait ou non. En tout
cas, il semblait être un puits de connaissances. Cela le rendait bien
plus crédible que lors de son arrivée au stratoport.
Les frites et les burgers s'étaient refroidis au rythme de la
conférence scientifique de Julian et le verre de porto de Mohira
n'était pas encore vide; il lui aurait paru impoli de tout engloutir
pendant que le Québécois lui expliquait comment il voyait
l'aventure martienne. De plus, son discours intéressait Mohira.
Dans la cuisine, l'ordinateur de Julian émit un bip.

- C'est prêt? demanda-t-elle. Julian esquissa un sourire avant de
répondre.
- Il semblerait. L'ordinateur a dû créer des fichiers vidéo pour
chaque région que nous surveillons. On va pouvoir enfin passer
aux choses sérieuses.
Mohira se sentit frémir. Julian avala une autre bouchée de son
burger, regarda sa collègue et lui dit:
- Bon, regardons ces vidéos.
Tous deux allèrent dans la cuisine. Julian ferma le message
signalant la fin du traitement des données. Il ferma également les
trois pages de son logiciel fait maison pour un ouvrir un autre. Il
s'agissait d'un lecteur vidéo que le Québécois avait nommé " big
eyes 00". Sur la partie du bureau encore visible, il double cliqua
sur le dossier " vidéos obtenues" et sur le sous dossier "14-122040". Deux fichiers apparurent, "Q32205 400625" et
"F2205400907". Julian Green les sélectionna et les fit glisser
sur la fenêtre du lecteur vidéo.
Deux images du manteau terrestre apparurent côte à côte. Sur
celle de gauche, des données indiquaient "Québec3, 22-052040, 6H25, alt.:-702Km"; l'écran était orangé avec des
disparités de teintes. L'image de droite était identique mais
légendée ainsi: " France, 22-05-2040, 9H07, alt.:-699Km".
Chevauchant les deux prises de vue, un chronomètre se tenait au
bas de la fenêtre.
- Attention, j' vais lancer la lecture, prévint Julian. Êtes-vous prête
professeur Pichon?
- Larguons les amarres, moussaillon! ironisa la jeune femme.
Julian cliqua sur l'icône de lecture; le chronomètre défila. Les
cinq premières secondes parurent une éternité. Mohira tentait de
garder un œil sur chaque image.

Et soudain, une tache lumineuse apparût sur la droite de la partie
française et traversa tranquillement les pixels de l'image. Six
secondes plus tard, le sous-sol de France était de nouveau tout
orangé. Instinctivement, Mohira reporta son intention sur la partie
québécoise et déjà les battements de son cœur s'étaient accélérés. "
Apparais! vas-y!"
Et la tache apparût, allant de droite à gauche.
La vidéo se termina et reprit à son commencement. Deux vidéos
de trente secondes bouleversant ce que le monde croyait connaître.
Julian mit la lecture en pause alors que cette chose lumineuse
traversait l'écran français, faisant sursauter Mohira qui semblait
hypnotisée par le mouvement du magma et de cette chose. Julian
déclara fièrement:
- Professeur Pichon, j'vous présente GaïA.

Chapitre 5: Professeur
- Ne dis pas n'importe quoi! s'emporta Mohira. On ne sait pas ce
qu'est cette chose.
- Qu'est que tu veux que ce soit? ça se balade à moins sept cent
kilomètres au dessous de nos pieds entre et dans les manteaux
inférieur et supérieur. J’suis moins diplômé que toi mais j'ai quand
même des connaissances. Rien n'est censé vivre là dessous.
Julian croisa les bras en s'appuyant contre l'évier. Mohira prit la
même posture contre la table sur laquelle l'ordinateur et les deux
disques durs d'EchoNet ronronnaient paisiblement en attendant
qu'on les utilise. La carrure de la biologiste française était bien
moins imposante que celle de l'informaticien québécois mais le
regard combatif de la jeune femme comblait largement cette
différence. Ils étaient à force égale. Le professeur Pichon n'allait
rien céder.
- Je comprends tes déductions mais je les trouve hâtives. Va dire à
la direction d'EchoNet qu'on a trouvé une divinité et tu peux être
sûr qu'ils nous reprendront le matériel dans la seconde, nous
traiteront d'illuminés et nous mettront à la porte du projet.
- Le projet est mort, Mohira. Nous sommes les derniers. Si nous
voulons travailler sur ces données et celles des autres zones, nous
devons les convaincre de nous donner un sursis afin de monter un
dossier, étayer nos arguments, valider mon logiciel de conversion
des données en vidéo, solidifier nos preuves. Et pour cela, nous
devons intriguer le conseil.
- Tu crois qu'en leur annonçant qu'une divinité dort sous nos pieds,
ils mettront à notre disposition tous les disques durs récupérés?
- Presque. Ils auront juste à nous donner libre accès aux serveurs
des sauvegardes.
- De quoi tu parles?
Julian sourit.
- Dîtes moi, professeur Pichon, que savez-vous d'EchoNet?
"Professeur... Encore." Cela faisait longtemps qu'on ne l'avait
appelé ainsi. En fait, depuis la fin de ses études en biologie et en

l'espace de quelques minutes, Julian avait utilisé ce terme deux
fois.
″EchoNet... Par où commencer...″ Ce programme était entré dans
la vie de Mohira trois ans plus tôt.
- Si j'ai bonne mémoire, le projet EchoNet est né juste après le
Big One de la faille de San Andreas, plus précisément celle de
Puente Hills, survenu le 23 Juin 2031. Le sol de Los Angeles a
tremblé pendant cinquante huit secondes à une magnitude de 8,1
sur l'échelle ouverte de Richter. Vue de l'espace à deux minutes
d'intervalle, la région est méconnaissable. Cent vingt trois mille
morts, deux cents soixante sept disparus et plus de trois millions
de sans abris. Et bien sûr quelques miraculés, dont Elenis
McKenzie née sous trois mètres de décombres.
Après l'envoi d'aides humanitaires et la vague d'émotion qui a
balayée le monde, tous ont accusé les scientifiques de ne pas avoir
vu arriver le séisme pourtant prédit des décennies plus tôt. Les
scientifiques du monde entier ont alors pointés du doigt les
politiciens et le manque cruel de fonds d'aide à la recherche. Lors
d'un sommet mondial exceptionnel à Liverpool, les plus hauts
dirigeants ont décidé de dédier une partie des fonds militaires à la
recherche scientifique libre, sans lien ou de compte à rendre à
l'armée. La seule condition imposée par le sommet et les décrets
en découlant était d'améliorer la connaissance de la planète afin de
préserver les vies futures.
Dès lors, de nombreux projets ont vu le jour, dont EchoNet. Son
but était l'engrangement de données sur le manteau supérieur du
noyau terrestre à travers le monde. Le principe utilisé pour obtenir
ces données était celui du sonar, des ondes radios envoyées vers le
sol à de très hautes fréquences. C'est le scientifique René Odiski
qui fut à l'origine du projet mais il ne parvint pas à convaincre ses
pairs de l'importance d'engranger autant de données et il n'obtint
pas les crédits nécessaires. Odiski remania son projet et se tourna
en 2035 vers de grandes universités. Celles-ci furent moins
réticentes et acceptèrent de financer l'idée du professeur. Dix huit

mois plus tard commencèrent le recrutement des universitaires qui
allaient emmagasiner les données à travers le monde. Dans un
même temps, le réseau EchoNet était mis en place: des balises
d'émission autonomes et dédiées à des régions bien définies. A
l'exception des pôles, le globe en fut parsemé. Les données étaient
transmises via un accès Internet vers l'universitaire rattaché à la
balise.
Le choix des universitaires était assez important car la balise en
elle-même ne pouvait stocker les milliers de données récupérées
chaque jour que sur une durée très courte. Les universitaires
devaient donc effectuer un transfert de ces données toutes les vingt
quatre à trente six heures afin de ne rien perdre. Ces informations
étaient emmagasinées dans un disque dur compilant une année
complète.
Six mois plus tard, EchoNet fût lancé. Les universitaires étaient
libres de travailler sur les données obtenues. C'était le point le plus
novateur du projet car il ne se limitait pas aux travaux d'un seul
individu mais d'une centaine. L'éventail de pensées et d'idées était
bien plus large, les découvertes se devaient d'être rapides mais
beaucoup d'universitaires lâchèrent le projet au bout d'un an. Les
sauvegardes journalières et la quantité colossale de données à
éplucher eurent raison de la motivation des trois quarts des
recrues. Les universités parvinrent à en trouver d'autres mais le
souffle novateur du projet s'éteignit. Trente deux membres furent
recensés en 2039. Au début de cette année, une douzaine
seulement. Un article paru il y a deux mois indiqua que le projet
EchoNet allait être stoppé faute de bénévole. Les derniers
utilisateurs, une demi douzaine, devant prochainement rendre le
matériel prêté.
- Tu m'épates, avoua Julian. J'vais amener deux ou trois
précisions. Les balises se divisent en trois parties distinctes: La
structure cubique de trois mètres de côté; celle-ci est enterrée à dix
mètres de profondeur avec neuf paires de binômes de capteurs, des

géophones, disposés en trois lignes de trois paires dans la structure
elle même. D'autres récepteurs, toujours des géophones, sont
placés en cercle à cinquante mètres de la structure et enterrés au
même niveau qu'elle. On compte douze paires réparties sur trois
cents soixante degrés, comme les heures sur un cadran de montre.
Enfin, l'émetteur transmettant vers des antennes radios les données
obtenues. C'est le premier point.
Second point: la sauvegarde. Le projet EchoNet s'est dit
dépendant des universitaires pour emmagasiner les données. Hors,
les balises en elles-mêmes n'ont aucune structure ou matériel dédié
à la sauvegarde. Tout ce que détecte les géophones est directement
transmis. D'où viennent les trente six heures de marge? de
serveurs qui effectuent une première sauvegarde. L'universitaire
doit entrer un code d'accès à chaque connexion pour effectuer le
transfert vers le disque dur qu'on lui a prêté. Ce code d'accès
permet juste de savoir qui se connecte et travaille éventuellement
ces données. En cas de découvertes, des vérifications peuvent
ainsi être menées via ces serveurs et leurs données vierges de
toutes manipulations autres que la copie.
- On peut comprendre les dirigeants du projet, intervint Mohira.
L'investissement est assez important. Il serait dommage de perdre
de précieuses données en ayant parié sur de mauvais élèves. Ils ont
dû choisir les universitaires sur des critères bien précis.
- C'est le troisième point, reprit Green. Comme tu l’as dit, cent
cerveaux valent mieux qu'un. Donne du sable et des sceaux à cents
enfants et tu auras cents châteaux de sable différents. Le projet
EchoNet était à la base la plus grande formation scientifique
jamais créée: biologistes, chimistes, informaticiens, géologues...
De jeunes spécialistes travaillant une même matière première de
façons différentes pour des résultats différents. Et les six derniers
connectés du projet EchoNet sont connus grâce à une circulaire
égarée dernièrement et apparue malencontreusement sur le Net:
Ivanov Steeven en Russie, Christina Alvarez au Mexique, Adèle
Lewingston en Australie, Akim Sayak en Turquie, Mohira Pichon

en France et Julian Green au Québec. Intéressante, cette liste!
Mohira n'en croyait pas ses oreilles. Elle connaissait chacun de
ces noms.
- La N.A.S.C.A....
- Oui, Mohira. Des membres sont toujours actifs. J'avoue qu'il y a
deux semaines encore, je me croyais le dernier rescapé de
l'aventure. Cette liste m'a redonné confiance. J'ai planché sur un de
mes programmes que j'avais laissé de côté. En une semaine, j'ai eu
les premiers résultats. Et ce que j'ai vu m’a d'abord fait frémir,
puis sauté de joie avant de me faire remettre en cause le bon
fonctionnement de mon logiciel. Je l'ai vérifié et refait trois essais.
Y'a quatre jours, j'ai contacté Christina. Comme je te l'ai dit hier,
c'était trop tard. Idem pour Ivanov. Adèle et Akim ont été
injoignables. Hier, tu as répondu à l'appel et tu m'a confirmé ce
que j'espérais: t'as pas rendu ton disque dur à la maison mère.
- Grâce à ça, j'ai dû te récupérer au stratoport. Et me voilà en train
de parler d'une créature qui parcourt le sous-sol terrestre comme
un poisson dans l'eau. Je ne sais pas dans quelle aventure tu es en
train de m'embarquer mais elle continuera à la condition que tu
fasses ce que je te demande tant que nous n'aurons pas présenté la
découverte au conseil d'EchoNet et que tu ne laisses pas tes
chaussettes traînées dans l'appartement.
- Qui te dit que j'laisse traîner mes affaires?
- Mieux vaut prévenir que guérir. Alors, marché conclu?
Mohira Pichon tendit sa main à Julian.
- Bien sûr que j'accepte! Julian joignit sa main à celle de sa
collègue. On va tout révolutionner! le prix Nobel est à nous! on
va...
- On va commencer par redescendre sur terre; ou plutôt en
remonter. Ensuite, tu tiens au courant Ivanov et Christina. Si elle
veut se joindre à nous, elle et ses connaissances de la radioactivité
peuvent nous servir. Ensuite, tu réessayes de contacter Akim et
Adèle. Pour finir, tu vas tout m'expliquer de A à Z concernant tes
recherches, tes essais, ton logiciel. Et si nous avons fini cela avant

minuit, ce sera un miracle! une nuit de sommeil ne sera pas de
trop. Quand on est fatigué, on ne fait pas du bon boulot donc on
laisse les données tranquilles jusqu'à demain.
- T'es une vraie chef! s'amusa Julian en se grattant sa barbichette.
J'ai le droit de finir mon burger?
- Tu as même le droit de reprendre une bière et moi un p'tit verre...
Pour se donner du courage à la tâche qui nous attend, pas pour
crier "victoire" trop vite!
***
Le réveil fût dur pour Mohira. Julian s'était montré aussi bavard
pour expliquer ses faits et gestes de la dernière quinzaine que pour
parler de sa vision de la gestion de la conquête martienne. Elle
s'était couchée toute habillée sur son lit vers deux heures du matin.
Un coup d’œil à son réveil indiqua que son sommeil n'avait pas
été aussi long qu'elle aurait souhaité mais il s'était avéré
suffisamment réparateur. Elle quitta le moelleux du matelas et fila
en direction de sa cuisine. De passage dans le salon, elle constata
que Julian dormait comme un bébé et ronflait comme un dragon.
L'horloge de la cuisine indiquait neuf heures vingt. Mohira
prépara tranquillement du café; ils en auraient sûrement besoin
toute la journée. Dehors, le ciel gris s'était posé à même le sol. Le
Puy en Velay était dans le brouillard. Elle remplit deux tasses de
café bien chaud et les porta jusqu'à la petite table du salon. Elle
posa sa main sur l'épaule de Julian Green et le secoua doucement.
" Julian, réveille toi. Nous avons du boulot!"
- C'est quelle heure? demanda le Québécois en se retournant pour
pouvoir articuler.
- Treize heures trente.
Julian entrouvrit les yeux et râla.
- C'est pas bon ça! on est à la bourre! on avait dit...
- Je plaisante. Il est neuf heures trente. Mais au moins, tu es
réveillé.
- Ha...Ha...Ha... T'es niaise!

- Merci pour le compliment. Assis-toi donc, envoie toi une rasade
de caféine et répond à cette question.
- Encore des questions! t'as pas arrêté hier soir. Laisse mon brain
se mettre sur "ON".
- Tu m'as dit que lors de tes premiers essais vidéo, tu avais vu la
chose traverser l'écran. Ce que je voudrais savoir c'est: avait-elle la
même direction, la même vitesse que dans l'essai d'hier soir?
- Trois angles différents... Je prends quelle tasse, demanda Julian
en s'asseyant à l'endroit où il avait dormi.
- Prends celle-ci.
Mohira lui passa la tasse sur laquelle se trouvait un géant vert
issue de vieilles bandes dessinées. Elle prit la deuxième tasse. La
sienne. Un massif montagneux y était dessiné.
- Et la vitesse? relança-t-elle.
- Je pense qu'elle était quasi-identique.
Mohira Pichon garda le silence un instant. Le temps allait
sûrement jouer contre eux. Elle gardait cependant l'espoir que le
projet EchoNet ne soit pas complètement démantelé.
- De quand date ta dernière sauvegarde sur le réseau EchoNet?
- Hier soir, quand j'ai allumé mon ordinateur. J'ai paramétré le
logiciel afin qu'il fasse automatiquement le chargement.
- C'est possible ça? s'étonna Mohira qui avait dû lancer le logiciel
et entrer son code à chaque fois.
- Bien sûr. Faut juste que t'aies bien branché le disque dur sans
quoi, celui de ton ordinateur risque de crisser au bout de deux
jours.
- Pour la sauvegarde, j'avoue ne pas avoir été aussi stricte que toi
là dessus; je pense en avoir fait trois par semaine durant les
derniers mois.
- Ton boulot de prof doit avoir ses contraintes: copies à corriger,
cours à préparer...
- Julian, je ne suis pas professeur.
Le Québécois la regarda. La bonne humeur dans son regard

s'était envolée. Depuis qu'ils communiquaient sur la toile, Mohira
avait toujours dit qu'elle serait professeur de S.V.T., Sciences et
Vie de la Terre. A la création de la N.A.S.C.A., elle était d'ailleurs
en faculté des sciences, en licence de biologie.
- Tu jokes?
- Non, j'ai lâché mon Master l'année dernière. Depuis, je bosse en
intérim. Je travaille actuellement dans la plasturgie. Je fabrique
des sacs poubelles.
Tous deux regardèrent leur tasse. Ils ne connaissaient l'un de
l'autre qu'une partie de leur vie au travers des discussions sur le
Net. Malgré les milliers de kilomètres les séparant, ils s'étaient liés
d'une amitié un peu spéciale, basée sur l'échange d'idées,
d'impressions et de sentiments uniquement aux travers de mots et
aux travers de morceaux de musique en de rares occasions. Les
dix huit derniers mois de silence n'avaient rien changé.
- Je peux quand même continuer à t'appeler professeur? j'aime
bien.
- Cela ne me dérange pas. Mais promet moi une chose en retour.
- J'crains le pire.
- A l'occasion, parle moi un peu de ta vie.
- Promis.
Tous deux finirent leur petit déjeuner en silence et s'installèrent
devant leur ordinateur respectif avec les disques durs d'EchoNet.
Mohira commença par lancer le chargement des dernières données
depuis le réseau du projet. Julian en fit de même et tous deux
commencèrent à éplucher les données à leur manière. La jeune
femme s'attela à la tâche d'analyser les données brutes du 22 Avril
qui avaient servi la veille à la démonstration de son camarade. Ils
avaient conclut de leurs discussions qu’en isolant les informations
correspondantes à l'aberration, ils pourraient peut-être la détecter
plus rapidement dans la masse de données.
- Presque mille quatre cent kilomètres par heure...
- Quoi? demanda Mohira qui venait d'entendre Julian murmurer
cette information.

- Elle s'déplace à presque mille quatre cent kilomètres par heure.
Elle est bigrement rapide, cette... Cette chose du magma. Une
vraie fusée! on devrait lui demander de nous amener sur Mars!
- Elle est loin d'atteindre la vitesse de libération de l'attraction
terrestre. Il faudrait qu'elle aille cent fois plus vite.
- Et à ton avis, une fusée irait plus vite qu'elle à moins sept cent
kilomètres sous nos pieds?
- Vu sous cet angle, je parie sur la chose du magma. C'est vrai que
dans un tel milieu, c'est une vraie prouesse de se déplacer.
- Y'a forcément une explication et nous allons la trouver. J'pense
que c'est au niveau atomique.
- Qu'est ce qui te fait penser cela? s'inquiéta Mohira en levant un
sourcil interrogateur.
- Le magma tout autour d'elle ne paraît pas plus agité qu'une mer
de plomb. Si elle nageait comme un humain en battant des pieds
ou en utilisant ses bras, le magma ondulerait tout autour d'elle. Là,
rien. Donc, ce doit être au niveau atomique. Sa densité est
différente du magma, sans quoi nous ne l'aurions pas remarqué.
- Tu as basé ton logiciel sur les données de densité. As-tu prévu de
pouvoir l'utiliser pour convertir d'autres valeurs comme les
températures ou les pressions ?
- J'n'ai pas prévu cela mais c'est possible de modifier. Il faut juste
créer quelques fichiers de base pour définir la conversion. Tu as
une idée?
- Je me disais juste que si cette chose se balade entre les manteaux,
sa température doit être assez élevée, suffisamment pour faire
fondre le manteau devant elle et s'y mouvoir comme dans du
beurre.
- Une idée à creuser. J'vais voir. Mais cela signifie que si elle fait
fondre le magma, la densité de celui-ci devrait varier devant et
derrière elle. Sur les vidéos, on ne voit rien.
- Ou alors on ne voit peut-être pas assez. La tache que nous avons
vue représente peut-être la chose et sa "bulle" de façon
indissociable. Ton logiciel manque peut-être de précision. En
cumulant les vidéos des différentes données tels que la densité, la

pression et la température, on arrivera peut-être à cerner sa nature.
Pourrait-on saisir des traces de radioactivité?
- J'en doute. A moins de créer un modèle de base en regroupant
des dizaines de données différentes. C'est hors de mes capacités.
Seule Christina pourrait nous aider dans cette voie et elle ne
viendra pas. J'ai son mail sous les yeux. Son petit Antonio lui
manquerait trop.
Mohira comprit que sa collègue mexicaine avait désormais un
précieux trésor sous sa garde.
- Et les autres?
- C'est le blanc total pour Akim et Adèle. Mais Ivanov débarque
vendredi prochain.
- Cool. Tu sais si il dormira ici ou si il a pris une chambre d'hôtel?
- Il a juste marqué: " Je viens Vendredi. Arrivée 15h30 au
stratoport de Lyon. On va pouvoir bosser ensemble!"
- Bon, on verra. Par contre, pour le stratoport, j'aurais une faveur à
te demander.
- Quoi?
- Rappelle moi de me garer dans un parking moins cher.

Chapitre 6: EchoNet
Avant la fin du week-end, Julian était parvenu à rendre l'image
plus nette, plus précise. Il avait également intégré un sous menu
permettant de choisir le type de données à travailler: pressions,
densités ou températures. Il avait fallu au Québécois et à la
Française créer l'ébauche d'un modèle pour chaque type
d'information. Cela ne s'était pas fait sans heurts mais en
confrontant des idées, d'autres avaient émergé. Mohira et Julian
avaient convenu également d'un planning autour des horaires de
travail de la jeune femme afin de rester opérationnel durant la
semaine. Pendant que Mohira était à l'usine, Julian dormait. Il
passait l'après midi à se divertir tandis que la Française bossait sur
les données. Le soir venu, elle allait se coucher et lui prenait la
relève. Après presque une semaine de calculs et d'analyses de
données, les deux anciens membres de la N.A.S.C.A. déduirent de
leurs efforts qu'ils devraient tenter leur chance auprès du conseil
d'EchoNet. Comme l'avait dit Green, le temps était compté.
L'arrivée d'Ivanov, prévue le vendredi 21 Décembre, soit le
lendemain, serait un bon point mais obtenir un plus grand nombre
de données était vital pour avancer.
Mohira et Julian prirent leur repas du midi en vérifiant chaque
point de leur découverte. Ils burent un café puis prirent enfin
contact avec EchoNet grâce au numéro de téléphone inscrit sur
leurs disques durs de données; un numéro à n'utiliser qu'en cas de
découverte. Ils tombèrent sur un serveur vocal et durent entrer un
des deux codes d'accès qu'ils possédaient. Mohira donna tout de
suite celui de Julian. Ils furent mis en attente. Après cinq bonnes
minutes et quelques rouspétances québécoises, un homme prit
l'appel. Sans entrer dans les détails, Mohira demanda à avoir un
rendez-vous avec un ou des responsables d'EchoNet suite à une
découverte. Son interlocuteur se montra peu curieux vis à vis de la
dite découverte et se contenta de dire " Ne quittez pas ". Nouvelles
rouspétances de Julian. Mohira se félicita d'avoir le téléphone en




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