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Rejoindre les Archipels

Par David Sarnac

Je vous parle de ma vie
« Une autobiographie est comme ces silhouettes dessinées à la craie,
sur les scènes de crime, que la pluie finit toujours par effacer. Contours
vides. Autobiographie de personne. Il faut sans doute, si l’on veut toucher un tant soit peu au brûlant de la vie, passer à travers sa propre
biographie, comme parfaitement indifférent à soi. Nom et prénom ne
sont que prétextes : cette irrattrapable antécédence qui voudrait décider
pour vous de l’existence qui vous sera faite. L’identité ? Vous avez su si
jeune de quel énorme bluff il retournait. Il vous a fallu tout ce temps pour
apprendre à en rire. Et puis c’est venu : vous avez décidé de coller à la
vie plus qu’à votre propre existence. Vous avez sauté la barrière. Penser
avec vents et marées. Apprentissage par les écarts. Méthode du détour.
Université des chemins et des routes. Et pour être sûr et certain d’être
tout à fait incompris, se proclamer poète : cela vaut, croyez-moi, toutes
les déclarations d’indépendance. Nu sous le lourd manteau de sarcasme,
de haine et d’incompréhension, se contenter d’aller. Sans destination. Le
sens n’est pas dans le but, il est dans chacun des mouvements que vous
faites pour y parvenir. C’est le pas qui compte. Son rythme, son intrépide
joie. On ne saura jamais dire ce que c’est. Dire, du reste, n’est pas le principal. C’était la vie, et nous l’aimions. Ce que nous avons apporté, nous
ne le saurons pas. Nous nous sommes ajoutés à la liste des présences.
Nous avons pris place, le temps d’un craquement d’allumette, dans cette
noirceur de cosmos. Non, on ne saura pas dire ce qu’elle fut, cette vie-là,
la vie de ce quelqu’un qui a dû être moi ou n’importe qui d’autre. C’est
l’averse à présent, et la silhouette de craie disparaît peu à peu sous les
pas indifférents des passants qui se hâtent pour se mettre à l’abri. »
Alonissos, archipel des Sporades
Juillet 2019.

David Sarnac
ISBN 978-2-9567176-0-7

Sur mon nuage …

L ‘abécédaire de ma vie ...

Archipels
« Nous quitterons les rives des continentales certitudes et des
vérités immobiles. Leurs fastes sournois, leurs règles hypocrites,
leurs autocélébrations tristes. Plutôt rejoindre les archipels. Plutôt
l’ivresse des courants, la dérive entre les mondes épars. Là où les
vents à force d’être contraires entraînent vers des ailleurs inattendus. On passe d’une île à l’autre comme le marcheur traverse le
torrent en sautant en zigzag sur les pierres. Trouvant dans le geste
même de son équilibre la raison de sa présence. Ici entre les îles
nous savons que tout est passage. »

Bonté
« Je pose le mot, là, tout de suite : pour ne pas le perdre. Pour le
préserver de l’effacement qui, de partout, le menace. « Trop bon
trop con », affirmaient à belle voix assurée les cliques cyniques de
ma jeunesse. Pourtant que reste-t-il au bout du compte des moments rares que nous avons connus, si ce n’est la bonté instinctive
de certains hommes qui, pareils à des enfants, ne retiennent pas
leurs larmes et ne comptent pas leur peine pour, même si peu, même
si mal, soulager ce qui peut l’être : main tendue, porte ouverte, le
regard un peu perdu en eux-mêmes, sans cesse honteux de ne pouvoir faire plus. »

Chemins
« On ne demande pas au chemin d’exister, ou si peu. Sa possibilité
nous suffit. Il n’est que d’inscrire nos pas en une certaine direction,
que l’on pourra toujours déjouer par la suite. En ce chemin-là, nul
ne passe, nul n’est jamais passé. Pourtant nous nous enfonçons loin
dans le territoire, vibrant à l’unisson du paysage, sentant battre le
pouls animal de la terre, apaisés par la bienveillance des arbres, la
patience des pierres, attirés par le chant d’une rivière toute proche.
Sans ce chemin nous n’aurions jamais rien su ni de nous ni du
monde. Ainsi d’invisibles chemins, aux heures muettes des horloges,
s’ouvrent-ils en secret pour d’invisibles marcheurs. La belle totalité
perdue ? Mais elle est là, éparpillée, qui dit « recommençons ».

Devenir Autre
« En ces temps commençant d’intenses migrations, la question de
l’identité obsède l’esprit de ceux qui ont conquis le monde sans souci
de l’Autre ; l’Autre cet encombrant, ce surnuméraire, toujours un peu
fou de n’être pas semblable à nous. Or voici l’Autre, non pas à nos
portes, comme au temps des conquêtes, mais en nous comme une
infection soudaine et incurable. Rimbaud pourtant nous a enseigné
le jeu de l’altérité comme méthode nécessaire : c’est le moment de
s’en souvenir. « Je est un Autre ». Il n’y a pas d’identité, il n’y a pas
d’essence, seulement le jeu du devenir parmi les mobilités constantes
et les agencements perpétuellement en cours. Nous sommes en
nous-mêmes comme un migrant qui cherche à passer la frontière.
Devenir Autre plus que soi-même, pour s’ouvrir à l’amplitude des
confins, pour régner sans crainte dans la pénombre des lieux inconnus et sans cesse nouveaux. Pour découvrir enfin ce moi étrange et
étranger, si loin de nous, et que nous ne découvrons qu’ainsi : dans
la rencontre avec l’homme du loin, mon dissemblable, mon frère. »

Écritures
« Dans « écrivain », il y a « vain », me suis-je dit le jour où je le devins pour de bon, écrivain. Une sorte de lancinant agacement suivit
cette découverte. Déménageur ou rock star, voici des tâches ! Mais
« écrivain » ? Aux tables de dédicace, mon nom demeura seul devant la place vide. Les piles de livres restèrent inentamées. Quelque
chose clochait. Quelque chose n’allait pas. Se mêler à la foire ? De
même que c’est aujourd’hui la galerie qui fait l’œuvre d’art, c’est la
présence de l’auteur qui fait le livre : sa visibilité. Qu’en est-il donc de
l’écriture ? De cette danse métagraphique qui vous saisit comme une
transe, à laquelle parfois vous n’accordez aucune importance tandis
qu’en d’autres moments vous vous y livrez entièrement ? L’écriture,
elle vous accompagne depuis toujours. Comment lui rester fidèle ?
Comment ne pas la trahir ? Comment accepter que mon nom devienne plus important qu’elle ? Je n’ai pas pour désir, moi, d’écrire
des livres, seulement d’écrire une certaine forme de livres. Des livres
qui ne sont pas faits pour être compris, encore moins achetés. Des
livres comme des signes de piste. Des livres pour se mettre en route.
On me dit, depuis toujours : « Tu es à l’aise avec les mots. » Et depuis toujours je réponds : « Ce sont plutôt les mots qui sont à l’aise
avec moi. S’ils me laissent ainsi les approcher en leur état sauvage,
c’est parce que je ne les prends pas trop au sérieux. » On peut
mourir d’une formule de trop. Mieux vaut savoir, en vieux chaman
stupide, ne pas se mettre sous la foudre que l’on a soi-même déclenchée. Si mon chemin passe par la littérature, très bien, appelons ça
« littérature ». Si tel n’est pas le cas, peu m’importe ; car mon but
n’est pas de faire littérature, mais de faire chemin. »

Femmes
« On peut se lasser de tout, de tout sauf du visage des femmes.
Leurs expressions. Quand elles passent, jeunesse aux cruautés désinvoltes quêtant sans le savoir le géniteur idéal. Ou plus mûres,
libérées de la période des enfantements. On sent alors à leur démarche toute la connaissance qu’elles ont acquise de leurs vrais
désirs, de leurs joies véritables, cet abandon à leurs plus intimes
libertés. La retenue qui en résulte. Jamais invisible, toujours bouleversante, foisonnante diversité qui pourrait vous rendre fou si
toutes ne se retrouvaient pas dans le regard complice de cette
femme dont on accompagne la vie. »

Guevara
« Lorsqu’on lui demanda les raisons qui l’avaient poussé à dénoncer
la cachette du Che à la police bolivienne, alors que la guérilla que
menait celui-ci était favorable aux gens de sa condition, le berger
déclara que le bruit des armes effrayait ses bêtes. »

Hasard
« Au milieu du tumulte assourdissant des mots d’ordre, des dogmes
disciplinaires, des accommodements raisonnables avec la vérité, pour
peu qu’on veuille retrouver l’authenticité de sa propre pensée, il faut
parfois savoir en revenir à la sincérité suprême du hasard. »

India
Mother India. Pour cette autre naissance, je laissai mon passé s’envoler à dos d’aérogrammes. Le poème devenait paysage, la stupeur
prenait corps, l’esprit se perdait dans l’hypnose des sitars, là-bas,
sur les ghâts, à Bénarès. L’aube venait. La foule des saris nus dans
la lumière dorée empourprait l’impudeur des touristes ; toutes ces
formes intimes venues s’épanouir dans les eaux du Gange sous
les plis multicolores donnaient aux femmes une sculpturale beauté,
tandis qu’on dispersait dans les eaux la cendre des derniers morts.
Je passai en Inde vers cet autre moi-même. À l’époque on disait
encore Bombay ; et c’était comme la puissance d’une onde de choc
qui vous transportait dans des contrées lointaines de vous-mêmes
que vous n’auriez, sinon, jamais eu l’idée d’explorer. On ne fait pas
l’Inde ; on laisse l’Inde nous faire. Elle bouleverse tout. On apprend
tout de son chaos. Ça fait comme un déluge quand il cesse. Tout
en vous est rincé. Neuf. Secrètement reconnaissant. Secrètement
disponible. Vous devenez alors comme ce sadhu qui traverse nu
le tintamarre des rues sans que personne ne lui prête la moindre
attention : car ces hommes-là ont atteint à l’invisibilité. Là où ils
sont, rien ne peut les atteindre. Ils sont seulement vêtus de vents
et de lumière. Derrière leurs yeux remplis de compassion, on les sait
seulement habités par un grand vide riant.

Jubilation
« Vivre est une mise en jeu. Un jeu, au sens mécanique de mouvement. Une danse chamane. Toujours les sensations sont premières.
Ce sont elles qui font signe à l’esprit. Elles sont apparues bien avant
lui. Savoir compter sur ce droit d’aînesse. Lorsque les unes et l’autre
convergent par hasard vers la grande compréhension sans mot,
alors l’être connaît une intense jubilation. Il n’en demande pas plus. »

Kerouac
« Le nom claque comme le plein vent. Aperçu un beau jour au dos
d’une pochette de disque : Jack Kerouac. L’album s’appelait Desire,
et le chanteur Bob Dylan. Allen Ginsberg parlant de Jack. Quelques
années plus tard, ayant lu tous ses livres, je claquais la porte et je
m’engageai à mon tour sur la grand-route. De Lowell sur le Merrimack à North Beach chez Ferlinghetti puis retour à New York dans
le Greenwich Village des débuts, je traversai tout le continent, estouest, ouest-est, avec à Denver une pensée spéciale pour Neal Cassady, l’intercesseur intarissable, le boutefeu, le fou, le fils prodigue
du clodo transcendantal de la folle Amérique, celui que rien jamais
n’arrête et dont Jack fit une légende pour les siècles des siècles. Sur
les pages de mon carnet sauvage, je dessinai d’étranges danses indiennes. J’attendis dans une gare plantée au milieu du désert que le
train n’arrive pas. Les livres de Jack avaient fait de moi un nomade,
un poète ivre à la Han-Shan écrivant sur l’écorce des arbres et hurlant à la lune. Cette vieille piste folle, je ne m’en suis jamais écarté
au point de ne plus pouvoir, d’un regard, indiquer la présence. »

Lune
« Lorsqu’en juillet 1969 il posa pour la première fois le pied sur la
Lune, l’astronaute Buzz Aldrin déclara : « C’est d’une magnifique désolation. » L’histoire ne dit pas si, de retour parmi les hommes, il n’a
pas été frappé par semblable lucidité. »

Mots
« Il faut choisir les mots avec lesquels on veut vivre : mots d’ordre
ou mots de passe. L’impossibilité de dire, après Auschwitz, ne signifie pas un abandon de l’esprit au silence, mais au contraire la quête
de mots nouveaux, d’agencements nouveaux, qui seraient comme
des silences entendus. »

Nomades
« Je ne suis revenu d’aucun de mes voyages », dit-il. Nomade, on le
nomme. Son langage est pareil à la rumeur du caravansérail dans
la fraîcheur de l’aube. On ne sait d’où il vient. Nul lieu de la terre ne
lui est destination. Lui ne connaît que des départs. »

Obstination
« À sa manière désinvolte, on croirait volontiers que sa vie ne le
concerne pas. Paresse, nonchalance, désespoir ? Nul ne s’avance à
le dire. Il a ouvert son destin aux quatre vents, a remis son sort
entre les mains du lanceur de dés. Pourtant, à y regarder de plus
près, il est pareil à ce goéland perché en haut de sa falaise que la
tempête, à intervalles réguliers, projette dans le vide. Semblant tiré
de sa méditation, celui-ci se laisse tout d’abord tomber en piqué, va
planer au loin pour revenir se percher. Puis il reprend le cours de
ses pensées. »

Poésie
« Si tu veux savoir quoi que ce soit de valable en poésie, il te faudra
apprendre à marcher nu. »

Questions
« Le lieu des réponses définitives a pour nom « tyrannie ». Le lieu
des questions se nomme « démocratie ». Ce régime possède même
la particularité de les multiplier à l’infini. »

Résistance
« Comment ne pas aimer la liberté du partisan et ce mot, « maquisard », qui dit à lui seul la résistance à l’oppression et le couvert
de la nature ? Le cliquetis des percuteurs que l’on arme et le bruit
des ronces contre la peau, la morsure du soleil et le chant des cigales. « Prendre le maquis » est certainement l’une des expressions
françaises les plus fécondes. Là mûrissent la révolte qui gronde, la
parole qui inspire et l’élan irrépressible des bravoures ultimes. »

Soi
« Se contenter d’être soi-même est un abandon de la vie. La marque
obscène des résignés. Être soi-même ne consiste pas à revenir à l’authenticité d’un moi qui n’existe pas, mais plonger avec délice dans
le flux impétueux de ce hors-moi qui me recrée en permanence. »

Temps
« On ne retient rien d’autre, gravé sur sa tombe, que le temps que
le mort a passé sur la terre. Deux petites dates et puis s’en va.
L’expérience de ce monde ne se résume-t-elle qu’à ça, une durée ?
Une persévérance, seconde après seconde, inscrite là, pour solde de
tout compte ? »

Univers
« Et l’univers naquit de la profonde conscience qu’il avait de lui-même. »

Vérité
« La vérité est comme ces couleurs qui ne prennent tout leur éclat
qu’en présence de toutes celles auxquelles elles ont été juxtaposées.
La vérité est dans la relation, jamais dans la chose. C’est pourquoi
elle échappe à l’identité et reste une nomade. Toute vérité n’existe
que de la vérité plus haute qui la contient. Non sans émotion, il
nous arrive parfois de lui donner le nom de « beauté ».

Western
« C’est dans un western intitulé, je crois, L’Homme des Hautes
Plaines, avec Clint Eastwood, que je découvris l’attitude fondamentale qui résume à elle seule toute la condition humaine : faire ce que
tu dois faire, et poursuivre ta route comme si de rien n’était. ».

X
« L’X de l’inconnu : ce fameux monsieur X dont on ne sait rien si ce
n’est l’anonymat. Ce foutu X de l’équation aussi, qui nous fit passer tant de nuits blanches. L’X dit aussi la rupture de filiation : né
sous X. Finalement, cette croix que Christ portait sur son dos pour
monter au Golgotha qui dit tout à la fois le mystère, le tragique et
la gloire. ».

Y’a d’la joie
« Un prêtre missionnaire rencontré par hasard me dit un jour :
« Toi tu connais le plaisir, mais moi je connais la joie. » Quelle sublime erreur ! Voilà bien l’ecclésiastique : leçon au monde de qui
ne sait rien, guettant aux frontières du sens, s’entêtant à poser
des barrières où le torrent déborde. La chair n’est pas seulement
plaisirs. Sans la joie elle ne serait pas grand-chose : une extase à
portée de caniche, comme disait l’autre. Il y faut au contraire tout
ce que le plaisir ne contient pas en lui-même : cette sublimation, cet
éblouissement, ce sentiment si rare d’être parvenu au lieu même de
l’être, au cœur des pulsations, vivant parmi tous les règnes du vivant. Tout fait joie à qui sait la reconnaître : le reflet du soleil dans
un feuillage lourd, une lune rouge à travers l’ombre nocturne des
haies vives, l’écoulement de la rivière sous les saules, le rire lointain
d’un enfant qui joue, le voile dansant des oiseaux migrateurs dans
un ciel d’été. Cette certitude sans preuve d’être là, parmi les êtres et
les choses, dans la pleine présence du monde ».

Zorba le Grec
« Les dernières paroles du film, prononcées par l’acteur Anthony Quinn, telles que gravées dans ma mémoire, seront aussi les
miennes : « Eh bien, sur ce chaos, dansons ! ».

Je me souviens de …
Antigone au loin
Son nom t’est revenu, intact, du plus profond de ta mémoire. C’est
maintenant que tu sais combien tu l’as aimée. Décidément le temps
n’est rien d’autre qu’un concept à la mode. Elle : la première à qui tu
as balbutié les mots qui brûlent, les mots des amants, paroles murmurées, raturées, maladroites, qui peuvent décider de toute une vie
(ces choses ont-elles une importance, après tout soyez-en juge). Petite
femme trop tôt venue. Antigone aux nattes brunes, aux yeux brillants
de nos adolescences. Le temps. Il nous redonne du champ. Il nous aide
à ne pas nous retourner. À serrer les dents. À ne pas ressasser. À gagner pas à pas le rythme de ce qui, malgré nous, nous libère.
Souviens-toi. Souviens-toi bien. Tu étais enfermé dans un rêve. Plusieurs fois elle tenta de glisser des messages par l’étroit soupirail d’où
tu observais les hommes. Mais trop enfermé dans ton rêve, tu ne vis
rien.
Quinze ans et tu es veuf de cet amour sans retour. Mais ce qu’elle
semblait exiger de celui qui gagnerait un jour son cœur tu as fini pareillement par l’exiger de toi-même. Tu as fini par t’inventer de fond en
comble pour être digne un peu de son regard absent. C’est elle qui t’a
ouvert le chemin. Toutes tes Indes. Tes nuits sans lune sur le Mékong.
Tous tes trains lancés à pleine vapeur contre des aubes indécises. C’est
à elle que tu dois cette vie d’errance et de joie stupéfaite. Tes billets
sans retour. Ta légèreté silencieuse : tu les lui dois.

Illustration Amel Zmerli

en lisière, s’est gardé de me saluer, rien, seulement ce rebord de

un jour de canicule gasconne j’y pénétrai vers les trois heures de
l’après-midi, quinze, seize ans peut-être, le monde en sieste et le soleil aveuglant du dehors qui dévore la rue à travers les persiennes,
y dérobai trois livres : L’Immoraliste, Les Chants de Maldoror et Anthologie de l’humour noir. Je ne suis, me semble-t-il, jamais plus sorti

silence partagé, un geste peut-être, mais alors une ébauche, pas

de cette bibliothèque-là.

Une bibliothèque gasconne
Il est sorti de ces bois bordés d’aubes rimbaldiennes, s’est tenu

plus, comme ça, de loin, énigmatiquement, puis il est retourné
comme une ombre dans sa forêt, est-ce un rêve vraiment, homme
des mots, homme des bois, son regard je m’en souviens était
toujours tourné vers ce qui file, soleil, nuage, vol de migrateurs,
course de chevreuil, sur ses lèvres ce demi-sourire rusé où le présent se prend parfois dans le long cours des réminiscences et de
ces remords sans regret de qui a mûrement accepté le projet de
se perdre aux yeux des autres hommes, rieur, solitaire dans l’intimité secrète du monde, que savait-il donc de plus que les autres,
quel savoir étrange lui conférait-il une telle intensité, il se rêvait
peintre, trappeur, poète, pour vivre il était un peu pompiste et le
plus souvent pompette, mais tout ça comptait pour peu, il était
de ceux qui connaissent le moindre recoin du territoire qui les vit
naître, jusqu’au plus infime de ses habitants dont il partageait
inlassablement les rythmes et les saisons, ces lièvres, ces faisans,
ces palombes, toutes les tables de la région lui faisaient place pour
écouter le récit de ses chasses réelles ou imaginaires, il apportait
le gibier avec noblesse, sans fierté, comme un rite, il apprenait
des lieux sans importance des histoires insolites, il régnait sur ces
arbres comme un vent qui se lève, j’habitais parfois, moi l’inculte,
l’ahuri, dans la chambre qui lui servait de bibliothèque, je vivais
là un moment parmi les encres fantastiques de Victor Hugo, les
tomawaks algonquins, les flèches apaches, les pistolets corsaires,
Illustration Amel Zmerli

Je rêve encore de ...
« … fraternité. De Robespierre imaginant la devise républicaine
« Liberté, égalité, fraternité » de telle sorte que chaque mot s’en
vienne polir les arêtes trop vives du mot qui le précède, jusqu’à ce
« fraternité » auquel rien ne vient faire correctif. Parce que celui-là
se suffit à lui-même. C’est lui, la couleur qui donne tout leur sens
aux deux autres. Sans lui on ne voit rien. On ne sait rien. On ne
comprend rien. Alors, oui, je rêve que l’on sache à nouveau lire la
devise républicaine pour ce qu’elle dit et non pour ce qu’on en fantasme – qui veut libérer les appétits du commerce, qui entend raccourcir les grands et allonger les petits, alors que c’est de diversité
que nous avons le plus besoin. À ce frère en lointain qui, au prix de
maints naufrages, vient demander à l’homme s’il lui reste encore un
peu d’aptitude à l’hospitalité, on ne répond pas : on sourit, et on
ouvre sa porte. C’est la fraternité seule qui dira ce que nous aurons
été vraiment. »

Illustration Amel Zmerli

Imprimé en France - Dépôt légal : janvier 2020
Les éditions Papirus, Julien Lefèvre : lettre@papirus.fr
Conception graphique : Cyrille Savelieff




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